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Un militant d'Ansar Dine qui arme son véhicule dans le Nord-Mali. Le 18 juin 2012. Reuters/Stringer
Un militant d'Ansar Dine qui arme son véhicule dans le Nord-Mali. Le 18 juin 2012. Reuters/Stringer

Dakar dans la hantise d’un péril islamiste

La percée des djihadistes inquiète au plus haut point au Sénégal. Et le chef de l’Etat, Macky Sall, semble faire l’unanimité quant à l’envoi de contingents de soldats pour chasser hors du Mali les fanatiques islamistes. Car Bamako est le dernier bastion avant Dakar…

Le Sénégal, a annoncé  aux premières heures du déclenchement de l’opération Serval le 11 janvier, l’envoi de 500 Jambars (soldats en wolof, langue la plus parlée au Sénégal).

«Par devoir de solidarité envers un voisin. Nous sommes frontaliers du Mali. Déjà les conséquences de  ce conflit sont présentes au Sénégal. (…) Pour sa propre sécurité le Sénégal interviendra dans les prochaines heures, dans les prochains jours», a justifié le président Macky Sall, élu en mars 2012.

Le Sénégal est bien conscient qu’il n’est pas épargné par la menace terroriste. 

«Il existe des cellules dormantes de réseau terroristes au Sénégal», a annoncé le chef de la diplomatie sénégalaise, Mankeur Ndiaye qui explique que «le Sénégal ne vas pas simplement voler au secours d’un voisin, mais en toile de fond, ce sont nos bases que l’on cherche à protéger contre toute infiltration».

Le pays vit dans la psychose d’un péril islamiste. Le chef de l’Etat a même mis à contribution les concitoyens pour bouter hors les frontières les islamistes. En marge d’une cérémonie au Port Autonome de Dakar, il a appelé les Sénégalais à être vigilants et à dénoncer aux autorités administratives tout prêcheur qu’il trouverait suspect.

Dans un message délivré par le ministre des Affaires Etrangères à l’Assemblée nationale, Macky Sall a appelé les Sénégalais de tous bords à s’unir autour d’un élan consensuel pour soutenir le contingent sénégalais déployé au Mali. Car, il va s’en dire que «aider le Mali à recouvrer son intégrité territoriale en mettant hors d’état de nuire des groupes terroristes, c’est prévenir un danger qui guette nos frontières, défendre notre propre paix et notre sécurité, protéger le Sénégal et  sa population», a-t-il précisé.

Consensus autour de l’engagement sénégalais

Pour bon nombre d’analystes de la scène politique, le Sénégal ne pouvait pas rester neutre dans ce conflit. Car pour beaucoup, «l’étape suivante des djihadistes c’est forcément Dakar», comme l’a noté le président de la Rencontre Africaine des Droits de l’Homme (Raddho), Alioune Tine dans une interview accordé à Sud Quotidien.

En outre, le Sénégal a une histoire commune particulière avec le Mali. Les deux pays ont formé un seul et même territoire jusqu’à l’éclatement de la Fédération du Mali en 1960. La frontière terrestre entre le Sénégal et le Mali est la plus petite frontière internationale du pays. Seule une bande de 419 kilomètres sépare les deux pays.

«Si le verrou malien saute, si l’Etat se désintègre, les islamistes seront sur les bords de la Falémé (ndlr: affluent le plus important du fleuve Sénégal et qui forme la frontière entre le Mali et le Sénégal). Un boulevard va se dégager de Kidal à Kidira. Et ce serait dangereux pour le Sénégal», explique Babacar Justin Ndiaye, spécialiste des questions géopolitiques.

Le Mali va mal depuis le coup d’Etat du 22 mars 2012, qui a entraîné la chute du président Amadou Toumani Touré, refugié au Sénégal. Occupé au Nord-Mali par des groupes islamistes radicaux et rongé au sud par une instabilité politique, le pays s’effondre comme un château de cartes. «Un péril potentiel et latent», guette la région.

Aujourd’hui, l’envoi d’un contingent de soldats sénégalais, est au fond «un mal nécessaire» même s’il est de l’avis du journaliste Yoro Dia «trop peu» et arrive«trop tard». Pour lui, cette intervention confirme une fois de plus que «la France est une puissance africaine». Et regrette comme en Côte d’Ivoire que ce soit toujours  la France qui siffle le début ou la fin de la partie. En laissant la voie la priorité de la France, les troupes africaines semblent avoir raté le coche.  

 «La crise du Mali démontre que les deux seuls pays qui peuvent jouer ce rôle de puissance régionale à savoir le Sénégal et le Nigeria n’ont pas été à la hauteur même s’ils essaient de rattraper le train de l’histoire. Le Nigeria qui a toujours rêvé d’appliquer la doctrine de Monroe (gendarme de l’Afrique de l’Ouest comme les Etats Unis l’ont été pour l’Amérique latine) est tellement miné  par des problèmes internes que le géant songe plus à sa survie qu’à jouer au gendarme. Pour le Sénégal, toutes les conditions sont réunies parce que nous avons une grande armée (Gabou, Fode kaba, Congo, Cote d’Ivoire….) mais le Président Macky Sall ne semble  pas être à la hauteur des circonstances exceptionnelles», juge Dia. 

Et, le Sénégal, plus que ses autres voisins semble encore plus exposé à cette menace. Le pays, composé d’une population à plus de 90% musulmane, constitue «un terreau plus fertile pour ce genre d’OPA (offre publique d’achat) islamiste», fait remarquer Babacar Justin Ndiaye.  Même si au Sénégal l’islam confrérique du pays est un rempart rédhibitoire et que le modèle de laïcité est  «une sorte de troisième voie entre la laïcité française (fredoom from religion) et la laïcité américaine ( fredoom of religion)», souligne pour sa part le sieur Dia.

Aujourd’hui, une question essentielle demeure également : celle de savoir si les soldats français et africains présents sur le terrain pourront venir à bout de ces fous d’Allah.

Un voisinage inquiétant 

Dakar ne peut pas rester sourd aux cris de détresse de Bamako. Car quand Bamako est enrhumé, Dakar éternue. Et comme l’a montré l’exemple de l’Afghanistan les mouvements islamistes transcendent la question nationale et celle des frontières. 

 «Senghor théorisait l’unité africaine par cercle concentrique mais notre premier cercle est un cercle de feu avec la guerre au Mali, Gambie qui nous soutient le jour et arme le MFDC la nuit, un coup d’état presque tous les 6 mois à Bissau, la Guinée où les allégeances primaires comme l’ethnie l’emporte sur l’allégeance collective et la Mauritanie en quête d’identité nationale. Cette situation doit mériter toute l’attention de nos diplomates et de nos soldats parce que nous avons été pendant des années une exception démocratique mais nous ne pourrons pas rester longtemps une exception de stabilité dans un océan d’instabilité», fait remarquer le journaliste sénégalais Yoro Dia.

Et les islamistes ne sont pas encore prêts à capituler. La partie entre les islamistes et les soldats s’annoncent très serrée.

«S’il y a l’avènement d’un régime islamiste à Bamako avec des éléments venus de pratiquement tous les horizons, et dans lequel on aurait des ministres yéménites, ou soudanais, il va s’en dire que cela va être un précédent extrêmement dangereux et contagieux. Ce serait un scénario cauchemardesque pour les pays voisins. Il ne faut pas oublier que le Mali est porté par sept Etats. Son écroulement va diffuser des ondes de chocs dévastatrices sur le Burkina, le Niger, l’Algérie, la Côte d’ivoire et sur la Guinée. Et ce sera le crépuscule de la démocratie et de la stabilité dans la région ouest-africaine», observe Babacar Justin Ndiaye.

Car, ce qu’il ne faut pas oublier c’est que :

«Les djihadistes sont des fanatiques. Ils sont prêts à se battre le dos au mur parce qu’ils ne peuvent pas se replier en Algérie parce que certains d’entre eux sont venus de là-bas. Et aujourd’hui, la Mauritanie et l’Algérie ne participent pas à l’opération. Et leur inaction va aider un tout petit peu le déroulement des opérations».

 Mais au-delà de l’action des djihadistes sur le terrain, l’enjeu est également militaire.

 «Avant les groupes djihadistes l’adversaire numéro 1 c’est le terrain. Le Mali est un grand territoire, qui fait 1,2 million de km carrés. Rien que la région de Tombouctou c’est 500 mille Km carré, c’est-à-dire deux fois et demi le Sénégal. La région de Kidal également est plus large que le Sénégal, de même que la région de Gao. Le Nord-Mali, doit faire autour de 5 ou 6 fois le Sénégal. On est aussi dans une région où il fait 45 degrés à l’ombre, il y a que des grottes et des massifs montagneux. Même si on réussit à chasser les islamistes, ils pourront toujours se retrancher dans les environs. Ils seront toujours là »,précise le politologue.

Arrêter des groupes islamistes, relèverait d'une tâche herculéenne. C'est comme jeter un grain de sable dans le désert.

Lala Ndiaye

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Lala Ndiaye

Lala Ndiaye. Journaliste à Slate Afrique

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