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Un supporter sud-africain au match amical Norvège-Afrique du Sud, le 8 janvier 2013. Reuters/Mike Hutchings
Un supporter sud-africain au match amical Norvège-Afrique du Sud, le 8 janvier 2013. Reuters/Mike Hutchings

Eugène Ebodé: «Le football va mourir de la politisation excessive.»

Avant de devenir un écrivain reconnu, le Camerounais Eugène Ebodé a été international de football avec les Lions indomptables. Ce passionné de football jette un regard sans complaisance sur le monde du ballon rond, notamment sur la CAN.

SlateAfrique - De grandes équipes seront absentes de la CAN organisée en Afrique du Sud. Comment expliquer que ces grandes nations du foot ne soient pas de la fête?

Eugène Ebodé - Elles ne peuvent que s'en prendre à elles-mêmes. Une maxime nous enseigne que «les absents ont toujours tort».

SlateAfrique - Comment expliquer que le Cameroun ou le Sénégal n’aient pas pu se qualifier pour cette compétition?

E.E. - Plusieurs raisons à cela: le nivellement des valeurs, la surcharge de travail de nombre d'internationaux qui évoluent à l'étranger et qui sont soumis à des fractures de fatigue ou des lassitudes physiologiques, la pression des résultats. Voila pour les éléments contextuels.

Il y a aussi des raisons structurelles qui handicapent le rayonnement de certaines équipes comme celle du Cameroun, depuis plusieurs années. L'incapacité à surmonter ces difficultés est sidérante. On ne s'est toujours pas doté de mécanismes de gestion des conflits à la hauteur des enjeux.

Une Haute autorité du sport serait un outil intéressant, réunissant des personnalités qualifiées, praticiens, universitaires et personnalités pourraient être réunies et rendre un rapport pour pacifier et dépassionner l'environnement des compétiteurs.

On ne peut pas être joueur et dirigeant, athlète et démiurge, gestionnaire et pluridisciplinaire. Néanmoins, les joueurs sont toujours les mieux placés pour exprimer l'ambiance du vestiaire et la manière dont les consignes techniques peuvent évoluer.

Enfin, il y a partout, et pas seulement en Afrique, des problèmes d'ego. Les ego ne sont supportables par le public que lorsqu'on les met au service des résultats. Sans résultats, ils sont perçus comme des excès.

Pour le cas du Sénégal, il me semble aussi que cette équipe vit une transition générationnelle. Regardez Mamadou Niang! Il est normal que cette belle équipe ait à régénérer son personnel actif. Tous les Lions de la Teranga ou réputés indomptables sont alités et ne font plus peur à personne.

«Samuel Eto'o en fait trop!»

SlateAfrique - Un joueur comme Samuel Eto’o est –il un atout majeur pour le Cameroun? N’exerce-t-il pas trop d’influence, ne finit-il pas par pénaliser son équipe? 

E.E. - Un point liminaire ne doit pas être perdu de vue: Samuel Eto'o est un immense joueur. Il a beaucoup donné partout où il est passé. L'une de ses qualités a aussi été souvent négligée: la générosité sur le terrain.

On l'a bien vu lors de la demi-finale Barcelone-Inter de Milan, lorsqu'il a accepté de jouer quasiment latéral. En équipe nationale, ses coéquipiers se sont souvent transformés davantage en spectateurs qu'en partenaires. C'est donc le côté parteneurial qui a fait défaut dans sa relation avec les autres joueurs.

Il est donc un atout, mais empêtré, empêché par les incompréhensions et les défaillances structurelles du management camerounais. En fait-il trop? Oui.

C'est sa générosité, son énergie qui le poussent dans cette voie. Ajoutez à cela que c'est un compétiteur qui a horreur de perdre. Or, le Cameroun semble ne plus vouloir gagner, depuis longtemps. Il y a une curieuse complaisance ou fatigue mentale et morale autour de l'équipe. Il y a un besoin d'une armée de psychologues autour de cette équipe nationale.

SlateAfrique - Comment expliquer qu’une équipe qui comporte autant d’individualités talentueuses ne parvienne pas à réaliser de meilleurs résultats?

E.E. - Déficit de management et choc des ego sont les deux plaies de cette équipe. Mais il y en a cinq autres...

«Le football va mourir de la politisation excessive»

SlateAfrique - Les interventions des hommes politiques dans les choix des entraîneurs ne sont ils pas de nature à perturber les résultats de l’équipe camerounaise?

La haute autorité du sport que je viens d'évoquer pourrait redonner de la souplesse, de l'autorité et désengager les politiques d'un dossier dans lequel leurs compétences sont souvent moquées, folklorisées ou paraissent inappropriées. Quand ils en disposent!

Le football va mourir de la politisation excessive. Le rôle du ministre est mieux compris lorsqu'il se mobilise dans la conduite des politiques publiques et dans la définition des objectifs à moyen et long termes.

En s'occupant de nommer les entraîneurs, il n'agit que pour le court terme et le médiatisable. Le sport est un facteur important d'émancipation et d'approfondissement des règles sociales et éthiques.

C'est quand même plus enthousiasmant pour la santé d'une nation et le rayonnement de sa population que les seuls matches de l'équipe nationale et la durée de vie d'un entraîneur.

Ce qui compte, c'est l'action publique dynamique en faveur des amateurs, de la
socialisation des jeunes, en faveur de l'égalité hommes-femmes dans la pratique sportive.

SlateAfrique - Ces interventions sont-elles plus importantes que dans d'autres pays du continent?

E.E. - Dans le continent, l'interventionnisme est la règle et l'imagination réprimée. On voit les résultats! Le plus effarant est qu'après une décevante Coupe du monde, la première organisée il y a deux ans en Afrique du Sud, les pouvoirs nationaux n'aient pas pris le temps de réfléchir sur la pauvreté tactique et technique des équipes africaines, en dehors de celle du Ghana (qui a atteint le stade des quarts de finale lors du mondial de 2010).

Sur le plan national comme international, aucune volonté ne s'est manifestée pour tirer les enseignements afin de partir sur des bases plus conformes au génie des jeunes africains et à leur potentialité physiques et techniques. On se contente trop de l'événementiel et on anticipe peu. C'est dommage!

«Il faut soutenir les Bafana-Bafana pour l'œuvre du géant Madiba»

SlateAfriqueComment expliquer qu’une équipe comme la Zambie soit parvenue à l’emporter sur la Côte d’Ivoire de Didier Drogba en 2012  lors de la dernière édition de la CAN?

E.E. - Elle voulait le plus la victoire et ne s'est pas reposée sur les prières à un Dieu (supposé aimer d'un égal sentiment tous ses enfants!).

Les Zambiens ont eu de la réussite et ont été les plus disciplinés et les plus solidaires, tant dans le replacement que l'apport des arrières aux phases offensives. Il n'avait pas un Messie dans leur rang. Oui, un Messie (avec e)! 

SlateAfrique - Drogba a-t-il une véritable influence sur le jeu de la Côte d’Ivoire? Peut-il faire la différence? Pour sa dernière CAN peut il amener les éléphants à la victoire? 

E.E. - Drogba est un compétiteur. Ce n'est pas pour rien que Mourhino a déclaré que s'il devait partir à la guerre, il n'emmènerai qu'un homme dont le courage et l'envie de se battre ne failliraient jamais: Drogba!

Il peut ajouter Eto'o et André Ayew (buteur ghanéen qui joue à l’Olympique de Marseille). Hélas, ces deux derniers sont absents du combat... sportif!

SlateAfrique - Quels sont vos favoris pour la compétition? Le pays hôte a-t-il une chance?

E.E. - Les Bafana-Bafana vont essayer, avec ou sans vuvuzelas, de se hisser sur le trône. Oui, je souhaite qu'ils offrent au dernier des géants du XXe siècle, Nelson Mandela, une couronne ultime.

C'est le vrai pharaon du continent et il faut soutenir les Bafana-Bafana pour l'œuvre du géant qu'est Madiba. Pour la bataille du trône, je crains que les Ivoiriens ne jouent en effet les trouble-fête. Le meilleur gagnera!

SlateAfrique - La passion pour la CAN est elle aussi grande que par le passé? Les Africains ne préfèrent-ils par regarder les matchs du Barça ou de Chelsea plutôt que ceux des sélections nationales?

E.E. - Effectivement. Il faut dire que le récital de la bande à Léo (Messi, le meneur de jeu  de Barcelone) est... bandant!

SlateAfrique - Vous avez écrit des romans où le ballon rond jouait un rôle majeur. Le sujet vous inspire-t-il toujours?

E.E. - Sur le plan littéraire, non. Mais je regarde toujours les matches de foot, même si les sommes faramineuses que l'on propose aux joueurs sont sidérantes. A une époque où les gens tirent le diable par la queue, que les travailleurs sont pauvres et les chômeurs si nombreux, l'inflation financière dans le foot est un scandale. Il faudrait limiter cette folie et prélever un pourcentage des transferts pour l'éducation dans les pays du sud.

Propos recueillis par Pierre Cherruau

Le prochain roman d'Eugène Ebodé, La Rose dans le bus jaune, est une biographie romancée de l'Américaine Rosa Parks. La sortie est prévue pour le mois de février aux éditions Gallimard.

 

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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