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François Hollande en compagnie du président algérien Bouteflika. Le 20 décembre 2012. Reuters/Pool New
François Hollande en compagnie du président algérien Bouteflika. Le 20 décembre 2012. Reuters/Pool New

Mali: la France n'est plus seule sur le front

Le coup d'éclat du djihadiste Mokhtar Belmokhtar à In Amenas en Algérie, pourrait être bénéfique pour la France. Un vrai caviar pour François Hollande qui pourrait bénéficier désormais du soutien d'Alger au Mali.

Mise à jour du 22 janvier 2013: Trente-sept étrangers et un Algérien ont été tués, dont une grande partie d'une balle dans la tête, lors de l'attaque et la prise d'otages menées sur un site gazier du sud-est de l'Algérie par un commando islamiste parti du Mali, a annoncé le 21 janvier le Premier ministre algérien.

Le commando islamiste qui a mené la prise d'otages meurtrière sur un site gazier du sud-est de l'Algérie avait des contacts avec des islamistes libyens qui lui ont fourni une "aide logistique", selon une source islamiste libyenne sous couvert de l'anonymat.

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Des dizaines d’occidentaux pris en otage en Algérie, à In Amenas. Des Américains, les Norvégiens, des Français: les médias du monde entier couvrent l’événement.

Le commanditaire de l’enlèvement, Mokhtar Belmokhtar, l’un des dirigeants historiques d’AQMI (al-Qaida Maghreb islamique) a réussi un coup de maître. Alors que tout le monde attendait sa riposte à l’avancée des troupes françaises au Mali, il a décidé de changer de front.

L'Algérie frappée en plein cœur

En envoyant quelques djihadistes surarmés dans des 4x4 qui ont traversé le Sahel à l’assaut du site gazier d’In Amenas, il a fait la démonstration de son sens de la stratégie.

Celui qui était souvent présenté avec une certaine condescendance par les médias occidentaux comme un petit brigand, plus intéressé par le trafic de cigarettes que par le djihad a frappé fort: il a touché l’Algérie, son pays d’origine, en plein cœur.

Jusqu’alors, l’Etat algérien avait réussi à sécuriser et à sanctuariser les régions pétrolières: celles où de nombreux expatriés contribuent à faire tourner cette industrie qui fournit 90% des devises de l’Algérie.

Désormais, les grandes entreprises occidentales vont sans doute revoir leur politique: vont-elles continuer à envoyer des expatriés dans des régions aussi exposées? Le précédent des employés d’Areva, enlevés au Niger en septembre 2010, avait déjà marqué les esprits. Les preneurs d’otages réclament des centaines de millions d’euros pour libérer les otages français.

Jusqu’à la prise d’otages du 16 janvier 2013, l’Algérie avait réussi à vendre à ses partenaires occidentaux, le mythe du sanctuaire algérien. Du fait de l’action de Mokhtar Belmokhtar, ce mythe a volé en éclats.

L'Algérie peut-elle restée les bras croisés?

L’Algérie, plus grand pays d’Afrique, ne peut échapper aux turbulences du continent. Cette puissance régionale partage de vastes frontières avec la Libye, la Tunisie et la Mauritanie.

Sa frontière avec le Maroc est fermée depuis plus d’une décennie. Quant à sa frontière avec le Mali, elle mesure plus de 1.400 kilomètres. Même les Etats-Unis n’ont pas réussi à contrôler leur frontière avec le Mexique.

Comment imaginer que l’Algérie pourrait y parvenir avec le Mali? D’autant que les populations touareg sont habituées à franchir de tout temps ces frontières, qui sont pour elles une «invention coloniale», les empêchant de se déplacer librement sur «leur territoire».

Mokhtar Belmokhtar montre ainsi que les intérêts occidentaux sont partout menacés. Même le Nigeria, le premier producteur de pétrole du continent, n’est plus à l’abri des enlèvements organisés par des islamistes radicaux.

Jusqu’alors, Boko Haram s’attaquait uniquement aux ressortissants nigérians. Mais des dissidents de Boko Haram ont revendiqué l'enlèvement d'un Français dans le nord Nigeria.

La stratégie d’AQMI fait école: jusqu’ici, les enlèvements au Nigeria avaient avant tout des motivations financières. Les islamistes radicaux ont compris que l’arme était redoutable.

Ils n’hésitent plus à communiquer autour de ces enlèvements et à mettre en scène leur issue tragique. Il en a été ainsi des shebabs somaliens qui publient sur Tweeter des photos de l’otage français qu’ils ont tué. 16h30 GMT, mercredi 16 janvier, Denis Allex est exécuté annonce un message des shebabs, posté le 17 janvier sur leur compte Tweeter.

Des djihadistes au diapason des NTIC

En Afrique, les islamistes radicaux sont passés maître dans l’art de médiatiser leur combat en utilisant les technologies occidentales, au moment même où l’armée française fait tout pour que son action au Mali soit le moins possible couverte par la presse.

Longtemps sous-estimés, les islamistes radicaux du continent prouvent chaque jour un peu plus leur capacité d’action et de nuisance.

Paradoxalement, ces coups d’éclat des islamistes radicaux pourraient pourtant faire sur le long terme le jeu de la France. La prise d’otages en Algérie va forcer les pays occidentaux à s’engager aux côtés de la France.

Alors que le conflit au Mali était essentiellement perçu par les pays européens comme un affrontement local sans enjeux géopolitiques majeurs.

La chancelière allemande Angela Merkel vient d’admettre que le Mali constituait aussi une priorité pour Berlin. Elle a affirmé, le 16 janvier, que le «terrorisme au Mali menace l’Europe». L’Allemagne et la Grande-Bretagne vont fournir une aide aérienne à la France.

En Afrique aussi, la France semble sortir de son isolement. Le Tchad s’apprête à envoyer 2.000 hommes au Mali, un atout maître pour la France. Les troupes tchadiennes sont particulièrement aguerries, elles ont l’habitude de se battre dans le Sahel.

L’armée tchadienne est sans doute l’une des plus puissantes d’Afrique francophone. Elle a combattu à de nombreuses reprises dans le Sahel et en Afrique centrale, contrairement à l’armée sénégalaise, plus habituée à des opérations de maintien de la paix.

La France peut tirer son épingle du jeu

Du fait de cette prise d’otage, le rapprochement entre la France et l’Algérie devrait aussi s’accélérer. En acceptant que des avions français engagés dans des combats au Mali survolent son territoire, l’Algérie a déjà profondément modifié sa doctrine.

Alger appliquait jusqu’alors son sacrosaint principe de «non-ingérence». L’Algérie avait avant tout cherché à sanctuariser son territoire. Toute sa stratégie consistait à repousser les islamistes radicaux hors de son territoire. Ainsi les dirigeants d’AQMI sont issus des GIA (Groupes islamiques armés) algériens.

Déjà avec l’élection de François Hollande en mai 2012, l’Algérie s’est rapprochée de la France. Le président français a réservé sa première visite officielle au Maghreb à Alger. Alors qu’il était de tradition que le nouveau chef d’Etat français se rende d’abord au Maroc.

Le nouveau dirigeant français a sans doute décidé de se rapprocher d’Alger, afin que la puissance régionale cesse de s’opposer à une intervention française au Sahel.

De son côté, Alger a sans doute assoupli ses positions, afin que la France ne voit pas d’un trop mauvais œil la réélection d’Abdelaziz Bouteflika, candidat en 2014 à un quatrième mandat.

Avec cette crise, Paris pourrait aussi se rapprocher de Washington. Les Etats-Unis sont avant tout soucieux de préserver leurs intérêts pétroliers dans la région.

Jusqu’alors ils s’étaient surtout préoccupés de la montée de l’islam radical au Nigeria, mais désormais ils semblent désireux de fournir un soutien logistique à la France au Mali. Ils ne peuvent ignorer que le rayon d’action des djihadistes s’est considérablement élargi.

En réalisant son coup d’éclat, Moktar Belmokhtar n’avait sans doute pas cet objectif. Mais il est tout à fait possible qu’il permette à la France de sortir de son isolement.

Belmokhtar aura ainsi démontré que l’Occident avait eu grand tort de le sous-estimer. Paradoxalement, son coup de poker pourrait au final faire le jeu de François Hollande et de cette France qu’il déteste tant. 

Pierre Cherruau

 

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

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