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Des soldats de l'opération française Serval au Mali, 16 janvier 2013. © ISSOUF SANOGO / AFP
Des soldats de l'opération française Serval au Mali, 16 janvier 2013. © ISSOUF SANOGO / AFP

Tribune: l'opération Serval ou la néocolonisation choisie de la France

Pour l'écrivain camerounais Eric Essono, l'opération Serval au Mali n'est que le reflet de la volonté de la France de garder la main dans des zones où elle a des intérêts à préserver.

Depuis plusieurs mois, le président français, François Hollande, a martelé que l’Afrique devait se prendre en mains, que son appui ne serait que «logistique», qu’il n’interviendrait pas au Mali, que cela n’était plus le rôle de la France d’être en première ligne dans les affaires internes des Etats africains.

Alors, en dépit de la popularité de cette subite intervention, la France pourrait bien être accusée d’avoir laissé pourrir la situation pour n’intervenir qu’au moment psychologique où cela lui serait favorable.

Il n’y a pas eu d’élément déclencheur nouveau justifiant une plus grande pertinence d’une action militaire, aujourd’hui, plutôt qu’hier. Les villes tombées naguère —Tombouctou— entre les mains des rebelles ne sont pas moins importantes que celles qui sont à présent occupées —Diabali— (selon une information de l'AFP du 15 janvier, ils auraient ensuite quitté Diabali à la suite de frappes aériennes françaises) par les «terroristes» —ils l’étaient déjà il y a quelques mois, ils ne le sont pas davantage aujourd’hui.

La France est un cow-boy solitaire très entouré

Le dernier exemple connu d’intervention de la France, dans des conditions aussi coloniales, c’est la Côte d’Ivoire.

Dans la sale guerre de Libye, une vraie coordination internationale avait eu lieu en amont; dans le cas présent, la France est un peu devenue une «assistée internationale», qui reçoit un «soutien limité» ici, des encouragements là, des appuis logistiques ailleurs, avant accessoirement de réunir le Conseil de sécurité de l'ONU.

C’est que la France assiste autant qu’elle est assistée. Elle vient moins aider le Mali que réparer les dommages collatéraux de sa première guerre inachevée en Libye, à moins bien sûr de considérer que l’exécution de Kadhafi était un achèvement suffisant.

Cette nouvelle guerre nous montre une France moins conquérante que dans son passé «glorieux» en Afrique, une France qui se tortille dans sa crise et va chercher quelques centimes de points de croissance dans un nouveau front.

L'œuvre des Maliens, la part de la France

En tout cas, le raid mené parallèlement en Somalie a été un échec du simple point de vue de son objectif initial: l’otage français à l’origine de l’intervention a été exécuté «odieusement» —forcément!

Le Mali ne sera pas une terre plus sûre après le passage des Rafale. Les démocrates maliens, y compris le président déchu Amadou Toumani Touré —ancien général, démocratiquement élu en 2007 avec plus 71% des suffrages—, ont échoué à prévenir cette crise.

Or, c’était leur responsabilité d’anticiper et de gérer cette fronde islamiste. Quand une partie du corps est gangrenée, il faut pouvoir l’amputer, c’est très chrétien comme conception, mais cela peut aussi s’avérer juste.

A défaut d’accords de gouvernement, la partition du Mali n’est pas un cas de figure apocalyptique ou une hypothèse taboue. Il s’agit d’un risque pratiquement banal dans les pays du Sahel… Dès lors que le chaos généralisé est évité, le pire —un nouvel Etat islamiste au nord ou l’indépendance de l’Azawad— est une option: la charia ou la mort, peut-être, faut-il enfin choisir.

Les chiens ne font pas des chats, la plupart des terroristes d’AQMI et des rebelles d’Ansar Dine et du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) sont des Maliens à part entière, si détestables soient leurs méthodes, si douteuses leurs revendications, le pouvoir malien aurait dû composer avec eux. Le Mali est un pays essentiellement musulman: où sont le Qatar et les pays du monde musulman? Que dit la Mauritanie voisine?

Alors, comme cela, ce sont la France, avec ses colonnes de chars, ses forces aéroterrestres et ses soldats-tout-terrain qui vont corriger Ansar Dine? Des «mécréants» vont apprendre à vivre à des djihadistes, hein?

Deux poids, autant de mesures

Dans le même temps, l'on peut se demander pourquoi la France n'est pas intervenue dans la guerre en Centrafrique. Est-ce juste parce que le porte-parole des assaillants s’appelle Eric (Eric Massy) et que les enfants-soldats enrôlés ne sont pas des musulmans, je veux dire des islamistes —c’est-à-dire, dans la terminologie européenne, des musulmans barbus et méchants?

Ou bien l’explication de cette révolte sélective de l’Elysée tient dans le fait que la France ne peut accueillir tous les appels au secours du monde?

A titre personnel, je dis merci à la France de n’être pas intervenue en Centrafrique, qui n’a pas à sa tête un très grand démocrate; et j’implore le président français de ne plus intervenir en Afrique que dans le cadre d’opérations multilatérales dont la logique serait claire et connue de tous par avance.

Pour ne plus donner le sentiment que la France est souvent piquée par un instinct de survie impérialiste.

Eric Essono Tsimi, écrivain.

 

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Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

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