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Un apprenti sapeur suivi de ses admirateurs © Héctor Mediavilla/Masasam/Picturetank)
Un apprenti sapeur suivi de ses admirateurs © Héctor Mediavilla/Masasam/Picturetank)

La sape, un art de vivre made in Congo-Brazza

Une expo-photo sur le mouvement des sapeurs et ambianceurs congolais donne à voir une Afrique loin des clichés misérabilistes habituels.

«C'est un véritable phénomène national au Congo: tout le monde est concerné, même si tu n’es pas sapeur, la sape est làPourquoi Brazzaville? On ne sait pas c'est comme ça! A Kinshasa c’est la musique, au Cameroun c’est le foot, ici c’est la sape. Au Congo, les sapeurs font partie du quotidien», fait savoir, d'entrée de jeu, le photographe espagnol Héctor Mediavilla.

Rien ne le prédisposait à s'intéresser à la société congolaise. C'est en 2003, alors qu'il assurait la formation de jeunes photographes à Brazzaville, qu'il découvre la sape. Ce mouvement africain unique en son genre le séduit tout de suite. Etonné qu'aucun photographe n'ait déjà traité le sujet, il s'en empare.

La sape (Société des ambianceurs et personnes élégantes) est une mode aussi haute en couleurs et bigarrée que ses charismatiques représentants.

Au-delà de l'habit, qui ne fait pas toujours le moine, c'est l'intimité des sapeurs qu'Héctor Mediavilla veut nous faire partager, à travers des photographies, actuellement exposées dans la galerie parisienne de la Petite Poule noire.

Des clichés qui témoignent d'un attachement tout personnel au pays et à ses habitants. 

Les sapeurs, nouveaux dandys

Née au Congo-Brazzaville, puis exportée à Kinshasa, en République démocratique du Congo, dès les années 1960 et après l'indépendance, la sape se serait inspirée du dandysme.

Le costume occidental rapporté de métropole, notamment par les anciens combattants, est d'abord repris puis détourné par une partie de la population congolaise, avide de se distinguer.

C‘est dans le quartier Bacongo de Brazzaville que les premiers sapeurs se font remarquer. La tendance se consolide ensuite dans l'ex-Zaïre, face à la censure de Mobutu Sese Seko (président de 1965 à 1997), qui voyait dans le costume-cravate un symbole de l'oppression coloniale.

Au Congo Brazzaville, vers 1970 «sous le gouvernement socialiste de Marien Ngouabi (président de 1968 à 1977), se saper relevait plutôt de la contestation. Cela voulait dire: "Nous sommes libres de nous montrer tels que nous sommes”. Mais il y a surtout eu une réappropriation des codes occidentaux. D'abord une imitation, puis une réappropriation» explique le photographe.

La joie de vivre en toute circonstance

Rester digne, fier et élégant en toute circonstance, voilà l'un des commandements, s'il en est, de la «religion» sape.

Tout commence par la propreté. Ça n'a l'air de rien comme ça, mais essayez donc pour voir, de garder nette une paire de Weston fraîchement cirées dans une ville couverte de poussière.

Parfois sans eau courante, faisant fi des fréquentes coupures de courant, la vie d'un sapeur relève souvent du parcours du combattant.

Et pour Héctor, la sape, c'est bien «une certaine forme de combat contre les circonstances difficiles de la vie». En guise de récompense, ces «résistants» du style reçoivent un bien inestimable au Congo: la reconnaissance.

«Je crois que la question de l’acceptation des autres est centrale. S’habiller, c’est leur manière à eux d'exister publiquement, d’être quelqu’un», estime le photographe Héctor Mediavilla.

Respect, admiration, privilèges... La sape dépasse ces simples considérations. Se saper, c'est une manière de défier personnellement la morosité, de s'autoriser le rêve, dans un contexte qui ne le permet généralement pas.

Les Congolais, tous des sapeurs

A Brazzaville, pas de grande salle de spectacles ni de cinéma géant; les occasions de se divertir sont rares. Depuis cinquante ans, où qu'ils soient, les «ambianceurs» assurent le show.

Ils ont bien quelques jours de repos. Un sapeur ne se doit pas d'être tous les jours sapé. Tout en restant élégant, il doit aussi savoir être décontracté.

Mais pour s’apprêter, toutes les occasions sont bonnes: messes, mariages et sorties en boîte...

La Société des ambianceurs et personnes élégantes n'est pas un club select. Electriciens, ministres... En principe, personne n'est refoulé à l'entrée. Les femmes aussi se prêtent parfois au jeu, même si en règle générale, la sape reste une affaire d'hommes.

Malgré la tolérance de principe, «commencer une carrière de sapeur est souvent difficile, parce que ça coûte quand même très cher», nuance l'artiste.

Des prêts de vêtements griffés, entre amis, permettent alors à certains aspirants sapeurs de briller le temps d’une journée.

Reste que pour exister aux yeux des autres, il faut souvent y mettre le prix.  

«C’est vrai que les sapeurs en général ont une certaine obsession des marques… Mais au-delà de ça, il y a la créativité. Même avec peu de moyens, si tu sais bien assembler les vêtements et que tu as une bonne attitude, tu attires l'attention autant qu'un autre.»

Lors des concours (amicaux) de sape, «ce n’est pas ton CV qui compte». Seul le critère du style est pris en compte sur la base de la ferveur du public et de l'appéciation du jury…

Au Congo, les sapeurs n'ont pas que des admirateurs. Certains les qualifient de  de superficiels, inutiles ou encore de consommateurs écervelés. D'autres encore soulignent le fait que, souvent, ils n'ont pas d'emploi et n'apportent donc rien au pays. Autant de critiques que l'on peut trouver sur le Net.

Seulement, souligne Héctor Mediavilla, dans les rues de Brazza, c’est plutôt la bienveillance qui domine.

La sape, une philosophie?

Outre un code de couleurs, les sapeurs suivent aussi certains principes moraux. Le premier d'entre eux: vouloir la paix. Tout "sapeur" qui se respecte doit être calme, tolérant et pacifique.

«Quand il y a la guerre, il n’y a pas la sape», résume le photographe espagnol.

Lors d’un conflit, par exemple, les cravates sont rangées au placard.

C’est une démarche qu'a suivie Severin Mouyengo, sapeur depuis les années 70 et ami du photographe. Au plus fort des conflits qui ont secoué le Congo-Brazzaville jusqu'en 2002, il avait rangé ses plus belles tenues dans un sac plastique, qu'il avait ensuite enfoui sous la terre.

De retour d'un an d'exil dans la forêt, où il avait fui les violences avec sa famille, il retrouva ses vêtements, en lambeaux.

Severin Mouyengo, un doyen de la sape © Héctor Mediavilla/Masasam/Picturetank.

Un rêve parisien

En dehors des frontières congolaises, cette mode est longtemps restée méconnue. Popularisée par le chanteur Papa Wemba sur l'autre rive du fleuve Congo; à Kinshasa, dans les années 60, la sape devra attendre le début des années 2000 pour véritablement commencer à faire parler d'elle en Europe, selon le photographe Héctor Mediavilla.

«Pendant longtemps, au Congo, ce sont les sapeurs qui apportaient des  nouvelles idées d’Europe», explique l'artiste espagnol.

Aujourd’hui la réciproque est tout aussi vraie. Ainsi le célèbre styliste britannique Paul Smith s'est inspiré du mouvement dans l'une de ses collections.

Quant à Paris, l'une des grandes capitales de la mode, elle est vite devenue une étape incontournable. Severin Mouyengo, qui l'a franchie à l'âge de 71 ans, peut donc mourir tranquille.

Seulement, depuis 1991, il est de plus en plus difficile pour les Congolais de venir à Paris, les complexités administratives s’étant multipliées. Et pour les plus persévérants, la désillusion est parfois grande.

Malgré tout, la sape semble encore compter de beaux jours devant elle.

Lyse Le Runigo

L'exposition S.A.P.E. se tient à la galerie La Petite Poule noire, à Paris, jusqu'au 19 janvier 2013.

 

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Lyse Le Runigo est journaliste à SlateAfrique.

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