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Kidal, Nord-Mali, août 2012. © Romaric Hien/AFP
Kidal, Nord-Mali, août 2012. © Romaric Hien/AFP

Nord-Mali: le jeu trouble du djihadiste algérien Mokhtar Belmokhtar

Le récent départ de Belmokhtar d'Al-Qaida au Maghreb islamique n'est qu'une stratégie pour recruter de nouveaux djihadistes, afin de faire face à une intervention militaire.

Mise à jour du 17 janvier 2013: L'Algérien Mokhtar Belmokhtar, dit le Borgne, un des chefs historiques d'al-Qaida au Maghreb Islamique, serait derrière le groupe islamiste armé «Les Signataires du sang» qui a revendiqué l'attaque lancée hier sur sur le site gazier algérien In Amenas dans le Sahara «en réaction à la croisade menée par les forces françaises au Mali». Une quarantaine d'étrangers sont pris en otages.

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Mokhtar Belmokhtar apparaît dans un jeu de lumières sur un fond bleu presque prophétique. Une kalachnikov et un drapeau noir salafiste encadre le djihadiste algérien.

La stature est figée et seule sa bouche semble s'animer. Juste quelques petits signes de tête et un doigt pointé vers le spectateur viennent ponctuer son discours.

Dans sa vidéo diffusée début décembre dans les médias, Mokhtar Belmokhtar, l'un des chefs historiques d'AQMI, annonce sa scission avec l'organisation et la création de son nouveau groupe armé les «Signataires du sang».

Hasard du calendrier, cette déclaration intervient quelques jours avant la décision de l'ONU d'autoriser le déploiement d'une force militaire africaine au Nord-Mali. La création de ce nouveau groupe aurait-elle changé la donne dans le pays?

Ce départ d'AQMI a-t-il été voulu par le djihadiste ou s'agit-il d'une stratégie de l'organisation visant «à diviser pour mieux régner», afin de contrer une intervention militaire?

Selon Mathieu Guidère, spécialiste du Mali, le départ de Mokhtar Belmokhtar aurait été mûri depuis longtemps.

«Il aurait quitté l'organisation après une période d'hésitation et de réflexionDe toute façon, depuis la création d'AQMI, note l'islamologue, il était perçu comme un "récalcitrant" aux décisions d'Abdelmalek Droukdel, le fondateur d'AQMI, qu'il espérait remplacer à la tête de l'organisation.»

Une compétition de leadership

Selon plusieurs sources sécuritaires, Mokhtar Belmokhtar aurait été évincé du commandement de sa katiba «el Moulethemine» (l'unité des enturbannés), la direction algérienne lui reprochant de prendre de plus en plus d'indépendance avec son unité combattante.

Une éviction intervenant après que Yahia Abou al-Haman, proche d'Abou Zeid, fut nommé coordonnateur des actions d’AQMI dans le Sahel. Cette réorganisation de la direction d'AQMI, dans le nord du Mali avait amorcé l'isolement de Mokhtar Belmokhtar dont les rapports avec Abou Zeid, chef de la katiba «Tarek Ibn Ziad», étaient plutôt tendues.

En effet, les deux hommes se disputaient depuis des années le contrôle du trafic de drogue dans le Sahel.  

«Il se trouve qu'il y a une compétition de leadership entre Abou Zeid et Mokhtar Belmokhtar, mais ils ont les mêmes objectifs. Il n'y a pas de conflit d'ordre idéologique, il s'agit ici d'une affaire de contrôle pour l'acheminement de la drogue», explique André Bourgeot, anthropologue et directeur de recherche au CNRS.

Cette mauvaise entente semble avoir précipité le départ de Mokhtar Belmokhtar qui voulait acquérir une plus grande autonomie. Connu pour son implication dans divers trafics de drogues diamants, cigarettes, «Mister Marlboro» peut désormais, grâce à la création de son nouveau groupe, mettre ses plans à exécution.

Et pour cela, il peut compter sur ses différents appuis pour contrôler l'acheminement de la drogue, mais aussi pour recruter des djihadistes qui viendront renforcer les rangs de son groupe.

«Il a acquis des connaissances avec AQMI, il peut donc être un concurrent logistique potentiel pour l'organisation. Ce djihadiste bénéficie d'une expérience de plusieurs années, il a une entrée en Mauritanie, des liens avec la Libye, il est capable d'attirer des combattants pour s'approvisionner», observe Dominique Thomas, chercheur à l'Ehess, spécialiste des mouvements islamistes.

Le contrôle de l'acheminement du trafic de drogue

Depuis 1998, date de son intégration dans le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC, organisation islamique armée en Algérie), Mokhtar Belmokhtar tisse son réseau.

Ces juteux trafics lui ont permis de sillonner toute la région, de se constituer un trésor de guerre, mais aussi de créer des liens privilégiés avec les populations, dont les chefs traditionnels et certains membres des forces de sécurité, le long de ces pistes caravanières.

Dans le but de renforcer ces anciennes alliances, Mokhtar Belmokhtar s'est tourné vers le Mujao, groupe dissident d'AQMI, en la personne de Oumar Ould Hamada, chef d'état-major de ce groupe.

Preuve de cette nouvelle association, les «Signataires du sang» auraient combattu auprès du Mujao, au Mali, contre les forces du Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA), comme le rapportait le site du quotidien algérien Le Matin.dz:

«Deux brigades armées MNLA (...) ont ouvert des feux croisés tôt ce matin, 16 novembre vers 11h sur la localité d’Ansongo et de ses environs (près de la ville de Gao) tenus par des groupes terroristes du Mujao et ceux de Belmokhtar

Si Mokhtar Belmokhtar a choisi de se rapprocher du Mujao, c'est sans doute en raison des liens que le mouvement entretient avec les différents réseaux de trafic de drogue et les groupes armés qui occupent le nord du Mali, le groupe shebab, en Somalie et Boko Haram nigérian.

«Le Mujao est composé de diverses nationalités subsahariennes ce qui lui permet d'avoir des appuis dans les pays voisins. C'est  aussi un groupe très important qui assure l'acheminement de la cocaïne», note André Bourgeot.

Une manière pour Mokhtar Belmokhtar de s'assurer d'une manne financière via le contrôle du trafic de drogue et ainsi de subventionner les activités liées à ses revendications politiques: la consolidation de la charia dans le nord du Mali et le recrutement de musulmans du monde entier. Une stratégie de financement qui s'inscrit dans la continuité de celle amorcée par l'émir d'AQMI.

Une tactique pour de nouveaux recrutements?

En effet, Abdelmalek Droukdel aurait pour projet de contrôler tout le trafic qui passe par l’Azawad, en vue de générer de l'argent pour recruter des djihadistes dans toute la région de l'ouest.

Depuis quelque temps, l'organisation enregistre des défections dans ses rangs. Des départs qui pourraient affaiblir AQMI à l'heure où l'ONU déclare autoriser le déploiement d'une force africaine dans le nord du Mali.

Selon Mathieu Guidère, «toute perspective de guerre a tendance à rapprocher et à unifier les groupes islamistes, en laissant leurs divergences de côté face à l'ennemi commun (africain et occidental), perçu comme un envahisseur».

C'est dans ce but, peut-être, qu'AQMI aurait créé une sixième katiba «Youssef ben Tachfine». Formée essentiellement par des Touaregs, cette nouvelle unité dirigée par Abou Abdelhamid El-Kairouani, un Touareg de la région, viserait à étendre les appuis de l'organisation. Pour rappel, AQMI avait, quelques jours auparavant, désigné le Mauritanien Mohamed El Amine Ould El Hocine Ould El Khodromi à la tête de la phalange El Forkane.

Pour André Bourgeot, cela s'inscrit «dans une logique d'extension des contrôles territoriaux». Cette logique voulue par al-Qaida au Maghreb islamique pourrait compromettre l'intervention militaire, car elle révèle les divergences et les différences existant au sein même des groupes jusque-là qualifiés de terroristes. 

«Sachant que certains pays comme l'Algérie et le Burkina Faso appellent à faire des distinctions et à ne pas tout mettre dans le même sac», analyse Mathieu Guidère. Cette secession risque de compliquer davantage la tâche des décideurs politiques et militaires. »

Stéphanie Plasse

Retrouvez tous les articles de notre dossier Mali: un pays coupé en deux

Stéphanie Plasse

Stéphanie Plasse.

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Abdelmalek Droukdel

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