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Django (Jamie Foxx) et Calvin J. Candie (Leonardo DiCaprio). cc Allo ciné
Django (Jamie Foxx) et Calvin J. Candie (Leonardo DiCaprio). cc Allo ciné

Entretien avec Tarantino: «Django Unchained» n'est «pas un film raciste»

Le mot «Nigger» prononcé une centaine de fois, des scènes rouges de sang, meurtres de blancs par un esclave noir. Le dernier opus du réalisateur américain Quentin Tarantino suscite la polémique. Interview.

Encore une histoire de vengeance! Après Inglourious Basterds, qui racontait la lutte sanglante de soldats et résistants juifs contre l'occupant nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, Quentin Tarantino s'attaque maintenant au Sud esclavagiste avec Django Unchaineden salles en France, mercredi 16 janvier.

2h45 tarantiniennes en diable —les références cinéphiliques, les éclaboussures de sang, l'humour décalé et les trouvailles musicales sont bien là— où l'on suit le personnage-titre (Jamie Foxx), esclave affranchi par un mystérieux médecin allemand, King Schultz (Christopher Waltz), dans une composition jouissive dans la lignée de celle de Inglourious Basterds, tenter de retrouver sa femme Broomhilde (Kerry Washington), retenue comme esclave dans la propriété d'un riche blanc, Calvin J. Candie (Leonardo DiCaprio).

Très apprécié mais aussi critiqué lors de sa sortie américaine, le film a fait l'objet d'une interview-fleuve menée par l'universitaire et essayiste Henry Louis Gates Jr., cofondateur du magazine en ligne spécialisé dans l'actualité et la culture afro-américaine The Root, filiale de Slate.com. Nous vous proposons de lire un extrait de l'interview reproduite par la rédaction de Slate.fr

 

Henry Louis Gates Jr. — Dans Inglourious Basterds, vous aviez pris les nazis pour cible, et dans Django Unchained, voilà que vous vous en prenez aux propriétaires d’esclaves. Alors? Quels sont les prochains oppresseurs sur la liste?

Quentin Tarantino  — Je ne sais pas encore très bien quand je vais m’y atteler mais il est en effet clair qu’avec ces deux films, il y a une bonne base pour une trilogie. En fait, ma première idée, quand j’ai commencé à travailler sur Inglourious Basterds, était un projet bien plus vaste au sein duquel se déroulait l’histoire finalement retenue dans le film.

Dans cette histoire, je suivais aussi un groupe de soldats noirs qui s’étaient faits avoir par l’armée américaine et qui pétaient un câble. L’idée de base était qu’ils se comportaient à l’opposé de la manière dont le Lt. Aldo Raines (Brad Pitt) et les Basterds menaient leur «résistance apache». Les noirs se la jouaient «sentier de la guerre apache» et butaient un bon paquet de soldats et d’officiers blancs sur une base militaire, avant de tailler la route jusqu’en Suisse.

L’idée était donc que cette histoire devait être intégrée à l’ensemble. Je voulais tourner sous une forme de mini-série et elle était censée être une des principales trames. Et quand j’ai finalement décidé de faire un film, j’ai dû me débarrasser de cette partie pour recadrer un peu l'histoire.

La majorité du scénario est déjà écrite. Je peux poursuivre; j’ai juste besoin d’en écrire la deuxième partie (…).

H.L.G. — Il y a peu, j’ai vu Jamie Foxx dans l’émission de Jay Leno. Il disait qu’il avait commencé par jouer Django avec un peu trop d’assurance et même d’insolence à un moment où son personnage n’avait pas encore évolué, et que vous avez alors demandé à faire une pause et lui avez dit qu’il devait monter dans une machine à remonter le temps pour se mettre dans la peau d’un esclave et tenter de se représenter ce que cela signifie. Il disait que ce moment avait été très important pour lui. Est-ce qu’il y a des moments où vos acteurs ont questionné votre manière de procéder? Est-ce que quelqu’un vous a dit que vous en faisiez trop?

Q.T.Rien du tout pendant le tournage lui-même, vraiment rien. Il y a eu juste ce moment, lors des essais de Jamie, le premier jour de répétition, sur une scène entre lui et Christopher Waltz.

H.L.G.: Racontez!

Q.T. — Eh bien… pour faire simple, nous étions dans une situation où Jamie Foxx, qui est, sans conteste, un noir costaud et viril, voulait la jouer comme… un noir costaud et viril. Sauf qu’on en était aux quinze premières pages du scénario. Et je remarquais même qu’il en avait limite après Schultz.

Je me suis dit que je n’allais surtout pas tenter de le corriger. Je voulais qu’on aille au bout de ce truc. Je voulais qu’il sorte ce truc-là de son système. Qu’il le joue comme il le sentait. Et attention, je ne porte ici aucun jugement de valeur.

Mais plus on avançait —et on a quand même travaillé là-dessus toute la journée—, plus je me disais qu’il fallait corriger le tir. Alors, quand tout a été fini, je me suis entretenu avec Jamie, entre quatre yeux, et je lui ai simplement dit:

“Ecoute, je vais être clair: notre histoire ne tient pas debout si Django est déjà une figure héroïque resplendissante qui —c’est comme ça, c’est pas de chance— s’avère être un esclave. Il y a aussi une vraie réalité, que tu dois jouer dans cette scène d’ouverture et qui est qu’avant le début du film, tu as marché du Mississippi au Texas. Alors, quand on te voit la première fois, tu es épuisé par cette marche, à demi-mort.

Il y aura des personnages présents dans la séquence du générique que l’on ne verra plus dans la chaîne d’esclaves de la première scène —il faut que l’on sente que tu es un survivant. Toi et tes compagnons, vous avez reçu tout juste assez de nourriture pour le voyage, et si vous ne trouvez pas de quoi vous nourrir en route, vous ne mangez pas, point. Ça veut donc dire que tu es très affaibli, tu vois?»

J’ai pris un bout de papier et j’ai dessiné sept X dessus. Et j’ai connecté les jambes des X avec des petites boucles, comme des chaînes. Et j’ai entouré le sixième X. Et j’ai continué:

«Voilà où est Django quand on le rencontre la première fois. C’est le sixième de la file, l’avant-dernier. C’est pas Jim Brown. C’est pas un super héros. Toi, tu voudrais qu’il soit Jim Brown tout de suite. C’est ça le problème. Il faut que tu rentres dans son costume. Il faut que tu l’exprimes, cette existence entière d’esclavage. Il faut que tu l’exprimes, cette vie entière passée sur une plantation.»

H.L.G. — Et Jamie a dit que ce moment-là a été crucial pour lui.

Q.T. — Eh bien… je crois qu’il a compris que je ne lui demandais pas d’être doux comme un agneau. Que je ne lui demandais pas de renoncer à sa force. Au contraire: il fallait que le spectateur la sente monter, devant ses yeux.

H.L.G. — C’est vrai. Le personnage doit évoluer. Il doit y avoir, en d’autres termes, un arc narratif.

Q.T. — Et de fait, Django est un être humain exceptionnel. Voilà pourquoi il est en mesure de prendre de l’ampleur. Et nous n’avons pas besoin de le montrer dans la scène d’ouverture.

«Ce sont les personnages qui décident»

H.L.G. — Vous êtes un réalisateur blanc qui filme des personnages et des acteurs noirs. Est-ce que cela à provoqué des troubles ou des questionnements d’ordre moral lors de telle ou telle prise de décision dans l’écriture?

Q.T. — Je ne ramène jamais rien à ma propre personne quand j’écris mes scénarios —et certaines personnes me le reprochent, d’ailleurs. J’accompagne les personnages là où ils ont envie d’aller.

En fait, j’ai en quelque sorte mon mot à dire au cours de la première partie de l’histoire, parce que je dois quand même l’organiser un peu, bâtir la trame, mais j’essaie au maximum d’éviter de prévoir quoi que ce soit lorsqu'on en arrive à la deuxième moitié de l’histoire. Parce que je sais qu’à ce moment-là du récit —et j’essaie quand même de prévoir un peu les choses avant de les écrire—, je sais que quand j’en serai rendu là, j’aurai déjà atteint la moitié du scénario.

Et à ce moment-là, tout est différent. Arrivé là, je suis devenu ces personnages. J’ai appris des choses sur eux. Je suis en eux. Ils taillent leur propre route.

Il y a évidemment des endroits où j’ai envie qu’ils aillent. Généralement, ils prennent leur temps pour s’y rendre. Et parfois ils y arrivent. Et s’ils ne veulent pas y aller, s’ils veulent tailler une autre route, eh bien c’est un peu comme si ils me disaient que mon idée, c’est de la merde. Alors je les suis. Pour le meilleur ou pour le pire.

Ce sont donc les personnages qui dictent leur conduite et qui décident. Certes, tous ces personnages viennent de moi. Mais je ne pense pas mes personnages en tant qu’hommes ou femmes, Noirs ou Blancs. Et quand je m’intéresse à ces questions, c’est uniquement dans le cadre de l’intrigue (…).

«Le Basil Rathbone des nègres domestiques»

H.L.G. — Spike Lee n’arrête pas de vous critiquer dans les médias pour l’utilisation du mot «nègre» dans le film. Qu’avez-vous à répondre aux réalisateurs noirs qui sont choqués par l’utilisation de ce mot et/ou par les descriptions de l’horreur de l’esclavage?

Q.T. — Eh bien! Si vous voulez faire un film sur l’esclavage et que vous le présentez à un spectateur du XXIe siècle et que vous tentez de le replonger dans cette période de l’histoire, il est clair qu’il va entendre des choses affreuses et qu’il va voir des choses affreuses. Ca fait partie du lot, c’est inévitable si vous voulez raconter cette histoire, parler de cet environnement et de ce pays avec honnêteté.

Personnellement, je trouve [ces critiques] ridicules. Si les gens me disaient “Vous utilisez ce mot bien davantage dans ce film qu’on ne l’utilisait en 1858 au Mississippi”, je pourrais encore comprendre, mais personne ne me dit ça. Et si on ne me dit pas ça, c’est qu’on me dit que je devrais mentir. Que je devrais atténuer les choses. Que je devrais les rendre plus faciles à digérer.

Non, moi, je n’ai pas envie que ce soit facile à digérer. Je veux que ca soit un gros, un énorme rocher, une énorme pilule à avaler, et que les spectateurs doivent l’avaler sans eau.

The Root

Traduit par Antoine Bourguilleau

Retrouver l’intégralité de l’interview sur Slate.fr

 

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