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Manifestation contre le président sénégalais Abdoulaye Wade, 27 janvier 2012, Dakar. REUTERS/Joe Penney
Manifestation contre le président sénégalais Abdoulaye Wade, 27 janvier 2012, Dakar. REUTERS/Joe Penney

La révolution tunisienne va-t-elle s'étendre au sud du Sahara?

Deux ans après la fuite de Ben Ali, la question reste d’actualité. Le printemps arabe peut-il embraser l'Afrique subsaharienne.

14 janvier 2011. L'impossible se produit Ben Ali quitte la Tunisie. Pour ceux qui ont connu la Tunisie sous le règne de Ben Ali, la nouvelle avait quelque chose d’incroyable. Celui qui était partout n'est brusquement nulle part.

Quelques jours auparavant, les experts, universitaires, diplomates pensaient que son régime allait tenir bon.

Ce vendredi 14 janvier, les hiérarques du gouvernement français étaient partis en week-end prolongé. Ils sillonnaient leurs circonscriptions, à l’image d’Alain Juppé, ministre des affaires étrangères du président Nicolas Sarkozy ou de Michèle Alliot-Marie, ministre de l’intérieur, sans imaginer un seul instant que le régime de ce grand allié de la France pouvait tomber comme un château de cartes.

Il y a deux ans, Ben Ali prenait la fuite

Et pourtant dans la journée Ben Ali prenait la fuite après 23 ans de règne sur un pays où personne n’osait le critiquer publiquement, à l’exception de quelques intellectuels et militants des droits de l’homme, à l’image de l’avocate Radhia Nasraoui ou de l’écrivain Taoufik Ben Brik.

Le mouvement de manifestations qui avait commencé le 17 décembre 2012 avec l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid avait réussi à faire tomber l’un des Etats policiers les plus aboutis de la région. Un régime qui servait de modèle à tous les apprentis dictateurs d’Afrique.

Combien de Tunisiens osaient manifester leur opposition à l’époque de la toute puissance de Ben Ali? Très peu, au point que la jeunesse donnait l’impression d’être dépolitisée, de ne s’intéresser qu’au consumérisme. C’était, en tout cas, l’image qu’entendait en donner le régime.

Cette révolution tunisienne a d’autant plus fait rêver la jeunesse africaine qu’elle était présentée aussi comme celle des blogueurs et des internautes. Alors que la presse tunisienne était domestiquée, ce sont des blogueurs militants à l’image de Tunisian girl qui ont rendu compte des atrocités de l’Etat policier et qui ont ainsi soufflé sur le vent de la révolte.

Un vent de liberté a soufflé sur tout le Maghreb, même l’Afrique noire s’est demandé si elle n’allait pas, elle aussi, être emportée par cette vague libératrice.

Le printemps arabe continue

La chute du mur de Berlin en 1989 avait entraîné une vague de démocratisation sur le continent.

A la suite de cet événement européen, le Bénin avait connu sa première alternance démocratique, des conférences nationales avaient été organisées aux quatre coins du continent afin de préparer la transition vers le multipartisme.

La chute du mur de Berlin a eu un véritable impact sur l’Afrique.

La révolution tunisienne a-t-elle eu un impact aussi grand? Cette révolution est-elle achevée? En Tunisie, le départ du despote n’a rien réglé. Les régions les plus pauvres de Tunisie sont toujours aussi révoltées. La démocratie a-t-elle progressé sur le continent?

L’idée de contagion du printemps arabe en Afrique noire repose sur un postulat contestable: celui que le Maghreb serait en avance sur l’Afrique noire en matière de liberté d’expression.

Sous le règne du maître de Carthage, les journaux de la place mettaient systématiquement une photo du président à la une. Chaque jour ses bonnes actions étaient vantées, aucun discours critique n’était toléré. Dès qu’un journal étranger osé émettre une critique, il était censuré.

Rien de tel n’existe dans un pays comme le Sénégal ou le Ghana. Depuis des décennies, la liberté d’expression est respectée à Dakar ou à Accra.

La presse critique avec virulence les régimes en place. Des pays d’Afrique noire n’ont pas eu besoin d’attendre un quelconque printemps tunisien pour découvrir la liberté d’expression.

Autre mythe qui a pris un coup dans l’aile: celui de la révolution 2.0. La Tunisie de Ben Ali était particulièrement bien connectée, elle compte plus de comptes Facebook que d’habitants.

Mais, même les cyberactivistes l’admettent, la révolution est venue de la rue, de ceux qui ont risqué leur vie pour faire tomber le régime. Il ne suffit pas de liker une page pour faire tomber un dictateur. Et sans l’assentiment d’une partie de l’armée, un pouvoir ne tombe pas. Si l’armée avait fait corps derrière Ben Ali, il serait sans doute encore au pouvoir.

Qu'est-ce qui a changé en Afrique après le printemps tunisien?

La démocratie a-t-elle progressé en Afrique à la suite du printemps tunisien, il est sans doute trop tôt pour répondre. Mais il faut bien reconnaître qu’elle a subi de sérieux revers.

Le Mali était présenté comme l’un des fleurons de la démocratie ouest-africaine. Il a suffi que la révolution libyenne entraîne une prolifération d’armes pour que l’Etat malien s’effondre comme un château de carte.

Un coup d’Etat, à quelques semaines, d’une élection présidentielle a entraîné la chute d’une démocratie qui avait vu le jour en 1991, avec la chute du dictateur Moussa Traoré.

Au Mali, il sera d’autant plus difficile d’organiser une nouvelle élection que les mouvements islamistes radicaux occupent les deux tiers du pays.

En Afrique francophone, en matière de démocratie les bonnes nouvelles ont été rares au cours de ces deux dernières années.

Au Sénégal, le départ du président Abdoulaye Wade, en mars 2012, a été présenté comme une grande victoire de la société civile, un «printemps arabe à l’Africaine».

Le mouvement des jeunes de «Y’en a marre» était perçu par les médias occidentaux comme les prémices d’un passage du «printemps arabe» en Afrique noire.

Les réseaux sociaux se sont mobilisés pour faire connaître les vrais résultats de l’élection du 25 mars. Dès les premiers tweets à la sortie des urnes, il apparaissait clairement que le président sortant était battu à plate couture par Macky Sall. Le challenger du président sortant avait obtenu plus de 60% des suffrages.

Reste que jusqu’au dernier moment, le président sortant a tenté de se maintenir au pouvoir. Au soir de la proclamation des résultats du deuxième tour, ses lieutenants annoncés déjà sa victoire, mais des visiteurs du soir ont convaincu Gorgui (le Vieux en wolof) de se montrer raisonnable.

Des militaires sénégalais ont expliqué au président que l’armée restait républicaine et qu’elle n’était pas prête à accepter des fraudes massives de nature à menacer la paix civile.

Les tweets sont sans doute joué un rôle dans l’alternance, mais le vrai tournant à sans doute eu lieu quand des manifestants de l’opposition ont été tué à Podor et Dakar par les forces de l’ordre pendant la campagne électorale de mars 2012.

Les inégalités continuent à se creuser

Avec la mort de femmes et de pères de famille, le régime de Wade avait perdu sa légitimité. Comme en Tunisie, l’armée et la rue ont fait pencher la balance. Les «cyber révolutions» restent avant tout des révolutions où le pouvoir s’arrache dans la rue. 

Et avec ou sans cyber-révolution, ces pays, la Tunisie et le Sénégal restent minés par des maux socio économiques, le chômage et les inégalités sociales croissantes.

A Dakar combien d’enfants font les poubelles pour se nourrir alors que les nantis roulent en Porsche Cayenne. Les deux mondes se croisent chaque jour, la violence sociale s’accroit chaque année.

A Dakar comme à Tunis, ces inégalités sont jugées comme de plus en plus insupportables. Signe des temps, pour dénoncer ces injustices, Cheikh Mbaye, un jeune Sénégalais vient de s’immoler par le feu à Dakar, devant le palais présidentiel de Macky Sall.

Deux ans après son geste tragique à Sidi Bouzid, Mohamed Bouazizi a fait des émules à Dakar. La désespérance de la jeunesse et la dénonciation des inégalités sociales peuvent amener des révolutions politiques sur tout le continent.

Ce sera sans doute le message essentiel laissé par la révolution tunisienne à l’Afrique subsaharienne. Mohamed Bouazizi n’a sans doute pas fini de faire des émules d’Alger à Dakar en passant par Casablanca. 

Pierre Cherruau

 

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

Ses derniers articles: Comment lutter contre le djihad au Mali  Au Mali, la guerre n'est pas finie  C'est fini les hiérarchies! 

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