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Treize produits halal à la douzaine

Des produits halal de plus en plus variés se multiplient sur les étals. Au nom d’Allah ou du dieu marketing. Texte et dessin de Damien Glez.

Bienvenue au bistrot halal du Caire. La chasse au haram inspire les entrepreneurs. Dans le district de Nasr City, les tenanciers ont bien compris que le mot halal ne se limite pas, comme le terme dhabiha, au traitement réservé aux ingrédients alimentaires.

Dans le café D. Cappuccino, ouvert en 2012, l’alcool et le tabac sont bannis. Mais sont proscrits également les signes extérieurs de flirts intempestifs. Une salle —la plus exposée à la rue— est réservée aux hommes non accompagnés de personnes de l’autre sexe, une seconde —au fond— aux groupes dépourvus de pilosité faciale, une troisième aux couples manifestement légitimes et à leur progéniture notoirement homologuée.

Pas question de se laisser distraire de son chocolat chaud par un galbe ou une protubérance…

Dans un décor élégant mais sobre, les serveurs barbus, entre deux appels de muezzins, servent des cocktails de fruits ou des colas aromatisés.

Les ultrareligieux se passeraient bien de tout débit de boisson, surtout ceux accessibles aux femmes et surtout ceux où les demoiselles sont servies par des hommes, fussent-ils velus du menton.

Marketing islamocompatible

Mais le business est moins affaire de prosélytisme que d’opportunité commerciale. Si le climat politique égyptien actuel est propice au développement d’un marketing islamocompatible, c’est dans le monde entier que se développe le marché halal. Et d’honorer Mercure, le dieu du commerce, tout autant qu’Allah…

Segmentation, quand tu nous tiens, toutes les catégories de produits se «halalisent»…
A Tokyo, dans des restaurants estampillés halal comme le Sumiyakiya Nishiazabu, on peut déjà déguster des sushis dont le poisson est sans doute décédé tourné vers la Mecque.

La marque Petit Gems, elle, propose des produits pour bébés avec des ingrédients 100% halal. De quoi éviter les carences en fer et en protéines chez les petits musulmans que l’on n’osait nourrir qu’avec des bouillies végétariennes.

Réveillonner sobrement n’étant pas incompatible avec une pratique optimale de l’islam, les consommateurs de foie gras, eux, ont eu droit, en décembre dernier, à un fruit de l’engraissage estampillé halal. Les atrocités subies par les canards et les oies sont-elles pour autant islamiquement éthiques?

Dans sa quête de «conformité islamique», le monde n’étudie pas que les références alimentaires. Il s’intéresse aussi aux produits capables de réduire les effets nocifs de cette nourriture sur la plaque dentaire. Ainsi, un dentifrice halal fabriqué en France est-il annoncé pour les semaines à venir.

Depuis quelque temps déjà, les consommatrices musulmanes peuvent acquérir des rouges à lèvres sans graisse de porc et d’autres produits de beauté certifiés sans alcool. A l’origine de ces offres commerciales, des pays aussi différents que la Belgique, l’Indonésie ou l’Australie.

«Halalisation» forcenée

Une université malaisienne estimait que ce marché des cosmétiques halal pèserait plus de 3 milliards d’euros en Asie. A l’échelle mondiale, le marché halal, dans son ensemble, représenterait 450 milliards d’euros.

Cette «halalisation» forcenée ne se limite pas à la traque de tissus animaux louches. Depuis peu, la société publique néerlandaise Eigen Haard propose, dans la banlieue ouest d’Amsterdam, 188 «appartements halal» aménagés pour les rites musulmans.

On y trouve un robinet pour ablution, un placard à chaussures dès l’entrée et des cloisons coulissantes pour improviser des espaces réservés aux femmes et aux hommes.

La République islamique d’Iran, elle, tente à nouveau de se singulariser. Si elle ne manque pas de «followers» toujours prêts à suivre ses moindres faits et gestes, elles aimeraient sans doute davantage de «like».

Pour ce faire, elle travaille sur un projet de réseau social halal, une sorte de Facebook islamique. A moins que ce ne soit surtout un réseau facile à contrôler…

Côté production intellectuelle, Charlie Hebdo semble vouloir décoller son étiquette «islamophobe» pour la remplacer par une vignette «islamologue». Ce 2 janvier, le mensuel satirique français publiait une bande dessinée présentée comme halal, le hors série La vie de Mahomet, un récit qui se veut «minutieux (…), basé sur une bibliographie rigoureuse», concocté à partir de textes de chroniqueurs musulmans…

Au premier ou au second degré, la France a donc pris en marche le train du marketing halal. Bien loin semble la polémique sur les fast-foods halal du nord de l’Hexagone ou celle du traitement réservé aux animaux abattus pour remplir les assiettes des cantines scolaires.

Marine Le Pen a (momentanément?) changé son fusil d’épaule, délaissant la dénonciation d’un «péril vert» pour celle d’un «péril rose», au moment des débats sur le mariage pour tous.

Quant à la voix vieillissante de Brigitte Bardot, annonçant son éventuel départ vers la Russie où «il n' y a pas l’Aïd-el-Kébir», elle est étouffée par le timbre tonitruant de l’autre star française russophile, Gérard Depardieu.

Piètre scénario pour deux icônes du cinéma francophone qui n’ont jamais tourné ensemble. Cette vague d’exils pourraient donner les coudées franches au maire de la ville française de Valence, Alain Maurice, qui évoquait récemment son soutien à un projet d’abattoir halal.

Prosélytisme ou business?

C’est donc un véritable boom commercial que suscite le marché de ces produits. Et qui dit «opportunité marketing» dit «foires et autres salons»: Salon international des produits halal de Sharjah (l’un des sept Etats des Emirats arabes unis) en décembre 2012, Salon professionnel du halal au Chili, en octobre, Expo Halal International à Meknès, au Maroc, en septembre, mais aussi Euro Halal 2012 à Bruxelles et bientôt Halal Expo 2013 à Paris.

Si les gérants du D. Cappuccino égyptien ne mettent guère en avant le prosélytisme, les commerçants de produits halal ont tout de même besoin de certification religieuse.

Mi-décembre, l'autorité de certification halal des Emirats arabes unis, l’Esma, annonçait la mise au point de normes internationales uniformisées qui pourraient être appliquées d’ici trois ans, notamment dans les 57 pays de l’Organisation de coopération islamique.

En France, en attendant la Fédération française du halal annoncée il y a quelques semaines, certains producteurs se font adouber par les autorités religieuses locales. Ainsi, une société spécialisée dans les conserves de canard halal a-t-elle obtenu l’agrément de la mosquée de Lyon.

C’est dans un magret fumé de cette marque qu’une mère de famille a trouvé, il y a quelques jours, des asticots morts.

Scandale dans la presse régionale puis investigation rassurante des services sanitaires évoquant une «production marginale». Mais a-t-on enquêté sur l’orientation des larves à l’heure du décès?

Damien Glez


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Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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