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Des bougies en hommage à la jeune Indienne violée, Singapour, janvier 2012. © REUTERS/Edgar Su
Des bougies en hommage à la jeune Indienne violée, Singapour, janvier 2012. © REUTERS/Edgar Su

Un viol en Inde qui réveille les consciences en Afrique du Sud

La mort d'une étudiante violée en Inde va-t-elle faire évoluer les mentalités en Afrique du Sud, où les viols ne diminuent pas?

Jyoti Singh Pandey, une étudiante indienne de 23 ans est morte des suites de ses blessures, après avoir été victime d’un viol collectif à New-Delhi, le 16 décembre 2012. Elle a succombé, le 29 décembre, dans un hôpital de Singapour, où elle avait été transférée.

La jeune femme revenait du cinéma où elle avait vu L’Odyssée de Pi avec son ami, quand le couple a été contraint par un groupe de monter dans un bus. Violée par six hommes pendant que le bus roulait, l’étudiante a été agressée sexuellement avec une barre de fer rouillée, avant d’être battue et jetée nue hors du véhicule avec son ami.  

Ce terrible fait divers a provoqué une indignation internationale, des vagues de colère en Inde et un émoi particulier en Afrique du Sud, un pays où le viol fait aussi des ravages. Navi Pillay, sud-africaine d’origine indienne, nommée en 2008 Haut Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, a demandé un débat d’urgence en Inde sur les mesures à prendre. Elle a par ailleurs souhaité d'autres solutions, que l’application de la peine de mort, demandée par de nombreuses voix en Inde.

En Afrique du Sud, le viol est l’un des rares crimes qui ne régresse pas, vingt ans après la fin de l’apartheid. Pas moins de 65.000 cas ont fait l’objet d’une plainte à la police en 2011, le même niveau qu’en 2000 (contre 24.200 viols en Inde, un pays beaucoup plus peuplé, en 2011).

En Afrique du Sud, il ne s’agit que de la partie visible de l’iceberg, puisque seulement un viol sur trois est dénoncé, selon les estimations de la police.

Comment en finir avec les viols «correctifs»?

Selon une étude du MRC, le Conseil de la recherche médicale (PDF) publiée en novembre 2009, pas moins de 28% des hommes en Afrique du Sud admettent avoir violé quelqu’un au moins une fois dans leur vie —contre 24% en Inde.

Un homme sur dix a aussi été victime de viol en Afrique du Sud, où cette forme d’agression est habituelle en prison. Le viol pose de nombreuses questions, parce qu’il frappe toutes sortes de personnes dans la société sud-africaine, y compris des bébés, des enfants et des personnes âgées.

Mais, mêmes horribles, ils sont tellement banals qu’ils ne font pas la une des journaux. Qui se souvient du meurtre d’Eudy Simelane, en 2008? Cette jeune footballeuse professionnelle de l’équipe nationale feminine, ouvertement lesbienne, a été poignardée au visage et abandonnée dans un terrain vague, après un viol collectif, dans son township de Kwa Thema, près de Johannesburg.

Les femmes noires et lesbiennes sont la cible de «viols correctifs» visant à les punir pour leur orientation sexuelle. Ces crimes, passibles comme tous les viols de la prison à vie, ne sont, dans les faits, pas très lourdement sanctionnés par la justice.

En Afrique du Sud, on s’interroge aussi sur les mesures à prendre pour que le fléau cesse. Alors qu’une «révolution est en marche» en Inde, relève la journaliste sud-africaine Pinky Khoabane, on attend un vrai changement de mentalités chez les Sud-Africains.

Des hommes ont déjà manifesté au Cap, en novembre 2000, contre les violences faites aux femmes. Une marche unique qui n’avait pas rassemblé plus de 2.000 personnes, alors que ses organisateurs, parmi lesquels l’église anglicane, en espéraient plus de 10.000. Leur slogan: «Real men don’t rape», les vrais hommes ne violent pas, n’a guère eu d’écho.

Zwelinzima Vavi, le secrétaire général du Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu), s’est insurgé sur Tweeter contre l'explication couramment donnée au viol en Afrique du Sud: la pauvreté et l’humiliation des noirs sous le régime raciste de l’apartheid (1948-1991).

Une analyse qui ne tient plus la route, à son avis, dans une société post-conflit, en principe pacifiée.

L'argument fallacieux de la pauvreté

«Personne ne viendra me dire que violer un bébé de trois mois ou une grand-mère de 87 ans, ou brûler une bibliothèque ou vandaliser une école est dû à la pauvreté. La pauvreté ne peut pas donner une érection à la vue d’une femme de 90 ans ou d’un bébé de trois mois. Oui, l’apartheid a humilié et déshumanisé et donné aux gens l’impression de ne rien valoir, mais son existence par le passé n’est pas une excuse pour la dégénérescence morale d’aujourd’hui

Allusion perfide au président Jacob Zuma, qui avait lui-même été accusé de viol en décembre 2005, avant d’être acquitté, en mai 2006, par un tribunal qui avait finalement jugé la relation «consensuelle» —la ligne de défense adoptée par les avocats de l'actuel président sud-africain.

La présumée victime, Fezeka Kuzwayo, une femme de 31 ans, fille d’un ami et ancien compagnon de lutte de Jacob Zuma, a refait sa vie très loin de l’Afrique du Sud, quelque part aux Pays-Bas, où elle a obtenu l’asile politique avec sa mère.

Elle a expliqué avoir annoncé sa séropositivité à son agresseur, qu’elle considérait comme un «père». Ce dernier avait suscité un tollé, en expliquant devant le tribunal avoir eu un rapport non protégé avec une femme trop court vêtue —la culture zoulou n’approuvant pas, avait-il affirmé, qu’un homme laisse «insatisfaite une femme sexuellement excitée».

Il avait aussi raconté avoir «pris une douche après» pour réduire le risque de contamination... Depuis, Jacob Zuma est dessiné par le caricaturiste Zapiro avec un jet de douche vissé sur la tête.

Selon le rapport du MRC, le viol en Afrique du Sud a plusieurs explications: la pauvreté et les frustrations engendrées par la société la plus inégalitaire au monde, mais aussi des valeurs machistes qui veulent qu’un homme soit supérieur à la femme, dans une société patriarcale.

Le MRC avait par ailleurs pointé le recours à la violence comme moyen normal de régler des conflits, ou encore le fait que la grande majorité des enfants noirs (65% d’entre eux à Johannesburg, par exemple) ne soient pas élevés par leurs parents biologiques.

La dislocation du tissu social sud-africain est telle, dans la société post-apartheid, que la plupart des pères en Afrique du Sud sont absents et n’ont aucune implication dans l’éducation des enfants, souvent élevés par leur mère, leur grand-mère, une tante ou grande-tante.

«Sans la protection de leurs parents, les enfants sont exposés aux agressions et à la négligence», note le MRC.

Cette instance avait dénoncé la «très faible réponse» du gouvernement face à ce fléau, et recommandé l’adoption d’une stratégie nationale de prévention des viols et de la violence en général. Une stratégie qui se fait cruellement attendre.

Sabine Cessou 

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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