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Manifestation de femmes à Lomé, septembre 2012. 	 © REUTERS/Stringer
Manifestation de femmes à Lomé, septembre 2012. © REUTERS/Stringer

La colère rouge des femmes togolaises

Au Togo, les femmes sont en première ligne de la contestation du pouvoir de Faure Gnassingbé.

«Au Togo, ça a toujours été comme ça. Quand il y a une lutte, ce sont toujours les femmes qui prennent les devants. Ce n’est pas une nouveauté.»

L’avocate Isabelle Ameganvi est une femme déterminée. Membre du bureau de l’Alliance nationale pour le changement (ANC), elle est une des animatrices de la contestation au pouvoir du président Faure Gnassingbé, qui a succédé à son père en 2005.

«La souffrance est telle aujourd’hui que les femmes n'en peuvent plus», ajoute-t-elle encore.

Voir les femmes togolaises porter l’opposition n’est pas chose surprenante.

«Cet héritage remonte à l'époque coloniale», rappelle l'historienne et spécialiste de l'Afrique Catherine Coquery-Vidrovitch.

En janvier 1933, secouées par la grande crise, les commerçantes de la capitale Lomé descendent dans la rue pour protester contre la pression fiscale qu’elles jugent écrasante.

«Ce sera la première grande manifestation de femmes en Afrique francophone», comme en témoigne Silivi D’Almeida-Ekué dans son ouvrage La Révolte des Loméennes.

Marches, grève du sexe, concerts de casseroles

Huit décennies plus tard, elles sont toujours en tête de cortège. Traditionnels fers de lance de la contestation, les femmes togolaises ont multiplié les actions ces derniers mois, afin se rappeler au bon souvenir du gouvernement.

«Nous voulons faire entendre notre voix, crier notre ras-le-bol face au malaise social qui secoue le pays, explique Isabelle Ameganvi, dénonçant l’instrumentalisation et la manipulation des associations féminines par le pouvoir en place et le non respect de la dignité de la femme.»

Au nombre de ces initiatives, on compte des marches récurrentes qui voient un cortège rouge de colère envahir les rues de Lomé.

Ainsi les 20 septembre et 20 décembre 2012, plusieurs milliers de Togolaises «vêtues de rouge» —commerçantes venues du marché, femmes au foyer, ménagères, veuves, mères, filles— ont sillonné la capitale à l’appel du Collectif Sauvons le Togo (CST), qui regroupe des organisations de la société civile, des partis politiques d’opposition et des organisations de défense des droits de l’homme.

Les Togolaises n'en sont pas à leur coup d’essai. Elles rivalisent d’ingéniosité pour se faire entendre. Après une grève du sexe qui a fait parler d’elle en août dernier, elles ont depuis sorti les casseroles.

Un tintamarre métallique devenu quotidien, à midi, au milieu des étals des marchés de la ville.

L'influence des Nana Benz

Selon Catherine Coquery-Vidrovitch, cette tradition s'explique d'abord par des raisons géographiques, qui ont fait de Lomé un carrefour du commerce maritime.

Il y a ensuite des raisons culturelles.

«Dès la fin du XIXe, les Togolaises sont connues pour le commerce en gros de tissus, et de pagnes.»

Avec cette particularité qu'elles «font bourse séparée avec leur mari» et sont plus éduquées que dans d'autres villes côtières de l'ouest africain «en raison de la colonisation allemande, très dure par ailleurs, mais qui a beaucoup développé l'enseignement primaire missionnaire protestant, y compris pour les petites filles».

Si bien que cet «héritage scolaire» a permis et accompagné l'émancipation féminine au Togo.

L'un des exemples les plus emblématiques de la mainmise des femmes togolaises sur le commerce restent les Nana Benz, du nom que leur ont donné les colons au lendemain de la Première Guerre mondiale, en référence à leur féminité et aux berlines dans lesquelles elles se déplacent.

Ces commerçantes qui ont longtemps tenu Assiganmè, le grand marché de la capitale brassant liasses et tissus, et qui «arrivaient au marché à l'aube dans de flambantes Mercedes avec chauffeur».

C’est le poids économique de ces femmes qui leur a conféré une légitimité politique, explique Catherine Coquery-Vidrovitch, qui situe la fin de leur apogée à la veille des années 90.

La concurrence internationale conjuguée à une crise économique a, en effet, conduit les Nana Benz à ranger les voitures. Emblématiques à double titre, donc. D’abord pour avoir fait les belles heures du commerce de tissus et de l'émancipation des femmes, ensuite pour avoir subi de plein fouet les revers de l'économie.

Car, pour émancipées qu'elles sont, les femmes n'en sont pas moins victimes de la précarité.  

«La situation des femmes est aujourd’hui terrible, (…) elles croulent sous le poids de la misère et de l’insécurité», dit Isabelle Ameganvi.

Et elles sont à peine moins touchées que les hommes par un chômage devenu endémique.

Selon le Bureau international du Travail, 31,2% des Togolaises étaient, en 2006, en situation de chômage ou de sous-emploi (34,9% chez les hommes). 

Des réformes avant les élections

Si leurs revendications —nombreuses— sont en premier lieu sociales et économiques («vie chère, précarité, chômage»), elles sont aussi motivées par une volonté politique de démocratisation du régime. 

Depuis les luttes pour l’indépendance, les Togolaises sont habituées à s’immiscer dans la vie politique. Leur révolte avait, en effet, permis, rappelle Isabelle Ameganvi, l’organisation des premières élections sous la supervision de l’ONU, aboutissant à l’élection du premier président du Togo, Sylvanus Olympio (en 1961). Elles entendent bien, cette fois encore, peser sur le processus électoral.

Problème: le dialogue peine à s’établir entre le pouvoir et les partis d’opposition quant à l’organisation d’élections législatives et locales, sans cesse repoussées.

«En 2006, nous avons signé un accord dans lequel les protagonistes de la crise ont convenu de faire les réformes institutionnelles et constitutionnelles (…) De 2006 à 2012, le gouvernement n’a rien fait. Et il veut organiser des élections? Il n’en est pas question», lance la porte-voix du collectif Sauvons le Togo, pour qui des réformes institutionnelles et constitutionnelles sont un préalable à tout scrutin.

Faute de quoi «les élections seront contestées et la contestation réprimée dans la violence». A l’image de ce qui s'est produit après la présidentielle de 2010.

La membre de l’ANC craint le point de non-retour:

«Il va arriver un moment où la population ne nous écoutera plus et n’écoutera plus non plus ceux qui sont au pouvoir. A un moment, elle va perdre tous repères et décidera de régler ses problèmes elle-même.  Le pays est au bord de l’explosion sociale, la situation peut devenir ingérable pour tout le monde. Il faut appeler le gouvernement à en prendre conscience.»

Pour ce faire, le CST avait appelé à trois jours de manifestations du 10 au 12 janvier dernier dans plusieurs endroits du Togo, pour une opération d’envergure baptisée «Les derniers tours de Jericho».

Mais dans plusieurs villes dont Lomé, les forces de l'ordre ont empêché tout rassemblement et réprimé les manifestations.

Sur Twitter, les témoignages se sont ainsi succédé depuis Lomé, comme celui de @tadegnon, journaliste multimédia, présent sur les lieux et blessé pendant la manifestation.

Des tensions qui, selon plusieurs observateurs laissent augurer que le bras de fer ne fait que commencer entre le gouvernement et l'opposition, bien décidée à empêcher la tenue d'élections si les réformes institutionnelles qu'elle réclame ne sont pas entreprises.

Arnaud Bertrand et Jérôme Houard

 

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