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Les rebelles du Séléka, Damara, janvier 2013. © SIA KAMBOU / AFP
Les rebelles du Séléka, Damara, janvier 2013. © SIA KAMBOU / AFP

Pour savoir ce que veulent les rebelles du Séléka

Explication avec Roland Marchal, spécialiste de l'Afrique subsaharienne.

Le régime de François Bozizé est ébranlé par l’avancée de rebelles sur la capitale Bangui. Depuis le 10 décembre, la rébellion du Séléka («alliance» en sango, la langue nationale) ne rencontre aucune résistance de la part de l’armée centrafricaine, manifestement indigente.

Après avoir occupé les villes du nord (Ndélé, Ouadda et Ouandjia), les rebelles ont continué leur avancée en direction de la capitale, jusqu’à la prise de Kaga-Bandoro, le 25 décembre 2012.

Ils avancent depuis bientôt deux semaines, mais déclarent vouloir négocier et ne pas entrer dans la capitale. L’explication cherchera à mieux comprendre qui sont ces groupes de combattants communément appelés «la rébellion du Séléka» et quelles sont leurs véritables intentions.

Rébellion hétéroclite

A l’origine, la rébellion du Séléka est formée de deux groupes dissidents de mouvements qui contestent la mise en œuvre des accords de paix de Libreville signés en 2008 entre le président centrafricain et les rebelles: l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) et la Convention des patriotes pour la justice et la paix (CPJP). Selon Roland Marchal, spécialiste de l’Afrique subsaharienne au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po-Paris, d’autres groupes sont venus se greffer à la rébellion, lui permettant de grossir ses rangs et sa capacité d’action:

« Le mouvement a crû, s’est agrandi car la victoire appelle la victoire. De nombreux combattants qui appartenaient à d’autres groupes y ont vu la possibilité de gagner plus et les ont rejoints, plus par opportunité que par engagement idéologique. Ce groupe a acquis ce qui lui manquait au début, en plus des armes et des munitions qu’il avait déjà, des moyens de transport! Des motos et des voitures d’ONG ou de l'administration locale des villes conquises ont été confisquées. C’est donc une force militaire plus importante.»

Les chefs rebelles: des marginaux

Au-delà du nombre, la rébellion bénéficie d’une logistique et de moyens conséquents qui dépassent le budget alloué à une armée centrafricaine harassée.

Or, l’argent ne viendrait pas des chefs de la rébellion qui n’appartiennent pas à la classe dirigeante de Bangui. Les rebelles et leurs chefs proviennent des régions périphériques du nord.

«Les chefs rebelles sont des élites militaires locales qui n’ont jamais été au centre du pouvoir dans l’armée nationale ou à Bangui même. Les deux personnages les plus connectés avec la capitale sont Eric Massi, puisque fils d’un ancien ministre et porte-parole du mouvement et Michel Djotodia, un haut fonctionnaire centrafricain et l’un des fondateurs du groupe de l’UFDR. Les chefs militaires sont souvent marginaux dans le sens sociologique du terme, c'est à dire originaires des périphéries du pays. Les cadres les plus expérimentés ont combattu dans des précédentes rébellions, quelquefois dans les rébellions tchadiennes, mais ils sont minoritaires dans le mouvement», poursuit Roland Marchal.

Alors d’où vient l’argent dont dispose la rébellion? Avec précaution Roland Marchal mentionne un possible soutien du Tchad d’Idriss Déby:

 «La seule chose qu’on puisse affirmer est que le président tchadien cultive l’ambiguïté sur sa posture militaire. Cela veut-il dire une relation avec les rebelles et un financement de leurs opérations? Peut-être mais rien ne l'atteste aujourd'hui. (…) Des individus comme des grands opérateurs économiques —à la dimension de la Centrafrique— peuvent également soutenir la rébellion. L’idée serait de faire main basse sur les richesses minérales de la Centrafrique (or, diamant, fer...). En effet, riche en ressource, ce pays reste très pauvre: l'espérance de vie moyenne y régresse année après année. Pourtant le potentiel est important.»

Les rebelles veulent le pouvoir

On n’en connait pas exactement l’origine, mais ces soutiens financiers permettent aux rebelles d’avancer progressivement vers Bangui et de faire entendre leurs revendications, notamment la mise en œuvre des accords de 2008, prévoyant la réintégration des rebelles, et davantage d’investissements dans les régions du nord, complètement délaissées par le pouvoir central. 

Pour Roland Marchal, la mort de l’ex-ministre et fondateur de l’UFDR, Charles Massi, en 2010, est l’un des griefs retenus contre François Bozizé, tenu responsable de sa mort. Arrêté au Tchad, Charles Massi a disparu après avoir été remis aux autorités centrafricaines.  

Mais les rebelles vont-ils se satisfaire d'éventuelles concessions de la part du régime? Pourquoi avancer jusqu’à Bangui si ce n’est pour prendre la ville?

Pour le chercheur Roland Marchal, leurs ambitions ne font aucun doute: ce groupe de rebelles veut le pouvoir, même s’ils n’ont pas les moyens intellectuels et politiques de le prendre.

«L’idée de renverser le régime est là. C’est l’illusion de la Centrafrique: vous commencez, vous continuez et vous vous retrouvez progressivement au bord de la capitale sans avoir combattu. Vous vous dites donc que le fruit est mûr! Pourquoi renégocier avec Bozizé des aménagements d'accords de paix mal négociés ou appliqués alors qu’ils peuvent obtenir davantage en dirigeant eux-mêmes le pays? Je crois que les ambitions ont augmenté à mesure que les victoires s’accumulaient.»

Les rebelles, populaires? 

Quid du soutien dans la population. Depuis quelques jours des manifestations ont lieu dans la capitale. Des centaines de femmes réunies à l'initiative d'associations proches du régime du président François Bozizé se sont rassemblées le 28 décembre à Bangui pour demander aux rebelles de «cesser les combats».

Pour le spécialiste Roland Marchal, la population est mitigée. Une grande partie ne soutient plus le régime, mais craint l’arrivée de rebelles dits «tchadiens» dans la capitale. Les pillages de 2003 sont encore dans les mémoires.

«Les rebelles sont composés en majorité d’éléments identifiés comme des musulmans, et sont donc perçus comme étant des Tchadiens par la population du sud. Alors qu'une très grande partie des rebelles est centrafricaine. Le régime est assez isolé. Les manifestations qui ont eu lieu devant l’ambassade de France ne doivent pas faire illusion. C’est lui qui finance ces soutiens dans la population. Les manifestants étaient 200 à 300, sans doute payés pour lancer de la caillasse sur l'ambassade. Bozizé  a eu une réelle popularité ce qu’il ne faut pas nier, mais il l’a largement perdue durant les dernières années, et notamment depuis 2011.»

Une prise de Bangui par les rebelles n’est pas exclue. Les prochains jours vont donc être décisifs pour le président François Bozizé et pour l'avenir de la Centrafrique.

Nadéra Bouazza

L'Explication remercie Roland Marchal, spécialiste de l’Afrique subsaharienne au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po-Paris.

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Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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