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Une rue de Yaoundé, octobre 2011. © SEYLLOU / AFP
Une rue de Yaoundé, octobre 2011. © SEYLLOU / AFP

Pourquoi le Cameroun n'aide pas Bangui

Les rebelles centrafricains du Séléka peuvent bien renverser le président François Bozizé, le pouvoir voisin de Yaoundé ne lèvera pas le petit doigt, estime, avec ironie, le dramaturge camerounais Eric Essono Tsimi.

Idriss Deby, le président tchadien, n'a pas été bien long à fourrer son nez (et ses armes) dans le micmac centrafricain.

Grand bien lui fasse! Pour sa part, il faut penser que, Paul Biya, le chef de l'Etat camerounais, n’aimerait pas qu’un jour, il lui soit fait ce qu’il n’a jamais fait à personne.

Alors, il pratique religieusement une politique de réserve (c’est-à-dire de silences), d’absence (donc de sommeil), et de neutralité (ou de chaise vide).

La preuve, avec la RDC, le Rwanda, le Malawi et le Togo, le Cameroun fait partie des cinq pays africains à n’avoir pas voté en faveur du statut d’observateur de la Palestine aux Nations unies.

Entre la crainte de représailles de l’Etat hébreu (auquel la rumeur prête une grande influence dans la sécurité présidentielle) et la nécessité de s’aligner sur la position de l’Union africaine, il fallut ne pas trancher, et l’abstention vint!

La peur panique de Biya

Paul Biya a deux phobies fondamentales: une tentative de coup d’Etat (parce qu’il n’a rien à céder de son pouvoir) et le dialogue (parce qu’il n’a rien à concéder de son autorité). Et pour prémunir son cher Cameroun d’une contamination et préserver la paix des cimetières qui y règne, il pratique la vertu internationale de ne pas se mêler des affaires de ses proches voisins.

Seulement, être un vertueux modéré, ça n’est pas tout, il faut protéger sa vertu des attaques de la tentation. Notamment la tentation d’un dialogue avec l’opposition. Vous savez, c’est avec des kalachnikovs que l’on obtient des dialogues en Afrique.

A moins d’un attentat suicide, à moins de situations surréalistes (comme c'est le cas au Mali) où l’on voit un président de la République assailli dans son palais et être battu comme un vulgaire pickpocket, de nos jours un coup d’Etat est techniquement malaisé dans la plupart des pays africains.

Les chances de succès de telles opérations sont infiniment faibles, depuis que des mercenaires et des Etats européens n’aiguillonnent plus les renversements de régime.

De là la mode des rebellions: on déstabilise, on avance, on décrédibilise dans la communauté internationale, et on vainc à l’usure…

Avec, éventuellement, comme ultimes recours, le soutien militaro-humanitaire de l’OTAN, l’appui logistique de la France (Alassane Ouattara lui est éternellement reconnaissant), une résolution (n’est-ce pas un rien prétentieux si l’on considère qu’elles ont rarement résolu quoique ce soit?) du conseil de sécurité.

Prévenir vaut mieux que guérir

L’instabilité a franchi depuis longtemps le seuil épidémique en Afrique centrale, alors au cas où la montée en puissance des rebelles du Séléka signifierait le revival des coups d’Etat, on a choisi, au Cameroun, de prévenir plutôt que de guérir.

Pour sa sécurité et celle du Cameroun, Paul Biya ne néglige pas de mobiliser des chars de guerre pour ses déplacements… On a pu le voir le 23 décembre 2012, lors de la finale de la coupe du Cameroun de football... On se serait cru à Damas ou…en Corse: les footballeurs, avant d’aller chercher leur médaille, étaient passés au détecteur des métaux.

J’admets que cela aurait été ridicule si les fouilles avaient eu lieu après, à moins qu’on eût voulu les dépouiller de leurs médailles.

Le mieux me semble-t-il, au lieu de chercher à savoir si c’était plus pertinent avant ou après, cela aurait été de s’abstenir (au nom de notre légendaire neutralité) de ces fouilles corporelles absolument ridicules dans un tel contexte.

Dans tous les cas, vaut mieux ça que de devenir un nouveau foyer d’instabilité. Dans le fond, l’obsession sécuritaire de Paul Biya n’a jamais été indissociable de la nécessité sécuritaire du Cameroun.

Et les Camerounais, au-delà des opinions divergentes qu’ils ont de leur chef, approuvent ce quadrillage de leur territoire. Aucune rébellion, aucune révolte, aucune révolution survenues en Afrique, ces quelques dernières années, n’ont abouti jusqu’à présent à améliorer la prospérité d’un peuple: Egypte, Côte d’Ivoire, RDC, Lybie, c’est partout le chaos.

Et s’il faut attendre que le temps apporte la preuve du contraire, à quoi donc servait de recourir à la force puisque le temps se charge lui-même d’éliminer méthodiquement les plus coriaces des dictateurs?

La Centrafrique, un butin de guerre

Le Cameroun ne bronchera, pas alors qu’une simple déclaration d’hostilité envers eux peut anéantir les rebelles du Séléka. Toutefois, que l’on ne s’y méprenne pas!

Une fois que les rebelles auront pris le pouvoir, le Cameroun ne lèvera pas plus le petit doigt si dans trois ans le fils du président François Bozizé rapplique avec une nouvelle milice de libération.

C’est comme ça, messieurs, il y a comme une entente cordiale, un pacte de sang, entre tous ceux qui, dans le pays de Bokassa (qui a dirigé la centrafrique de 1966 à 1979), peuvent disposer de matériel de guerre: ils peuvent se détester mais tous ne manquent jamais de confondre la RCA avec un butin de guerre...

On ne se mêle pas, en République du Cameroun, de la stupidité des autres, on parvient à gérer la nôtre et ça nous va.

L'ancien président centrafricain Ange-Felix Patassé est décédé, le 5 avril 2011, dans les bras des Camerounais, il ne se trouvera personne par ici pour verser une larme sur Bozizé. Mais s’il veut une porte de sortie, on saura veiller à son intégrité physique.

Eric Essono Tsimi

 

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Eric Essono Tsimi

Eric Essono Tsimi est un dramaturge camerounais. Il est l'auteur de l'ouvrage Le jeu de la Vengeance (éd.Sopecam, 2004), et publie régulièrement des tribunes dans les quotidiens Mutations et Le Messager au Cameroun.

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