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Élèves d'une école de Giza le 28 septembre 2010. Reuters/Mohamed Abd El Ghani
Élèves d'une école de Giza le 28 septembre 2010. Reuters/Mohamed Abd El Ghani

L'éducation, le parent pauvre de l'Egypte

Les élèves des écoles gouvernementales égyptiennes attendent toujours leur révolution. L'avenir du pays est en jeu.

Des semaines et des semaines de débats, de violents accrochages et une Constitution adoptée, sans que le mot éducation n’apparaisse une seule  fois. Si ce n’est pour rappeler une fois de trop l’ignorance et la crédulité des Egyptiens.

Or, la déliquescence des services publics comme celui de l’éducation est un défi pour l’Egypte post-Moubarak.

L’ignorance pointée du doigt par les libéraux ne naît pas de nulle part. C’est le système éducatif égyptien qui en est le concepteur. Mohammed El-Baradei, alors président de l’Agence internationale de l’énergie atomique, disait déjà, en 2010:

«Nous pouvons transformer l'Egypte en un Etat moderne et en un Etat modéré, grâce à l'éducation.»

Selon l'Unicef, 95,4% de la population âgée entre six et 18 ans est inscrite à l'école. Malgré cela, l'agence onusienne observe que «la qualité de l'enseignement reste un défi majeur qui entrave la capacité des enfants à développer leur plein potentiel».

Un enseignement gouvernemental moribond

Près de deux ans après la révolution égyptienne, l’éducation demeure le parent pauvre du pays, au même titre que tous les services publics délaissés par l’Etat depuis la libéralisation de l’économie égyptienne, dans les années 1970, puis à plus grande échelle, dans les années 1990.  

Iman Farag, spécialiste de l’éducation en Egypte espérait pourtant, quelques mois après la révolte populaire qui a mis fin au règne d’Hosni Moubarak, que le thème de l’éducation fasse enfin son apparition dans les débats politiques. Elle était alors persuadée que tout changement viendrait d’une refonte du système éducatif égyptien.

Or, ce système ne semble pas être remis en question par le président islamiste Mohammed Morsi. Ce dernier ne cesse d’appeler à la nahda (renaissance) égyptienne dont les Frères musulmans seraient les grands instigateurs.

Privé/public: deux avenirs, deux Egypte

L’échec de l’école gouvernementale et l’essor des écoles privées financées par des investisseurs extérieurs est une réalité poignante dans ce pays. C'est ce que démontre une enquête que nous avons réalisé dans une école d’investissement gérée par une entreprise privée: l’Ecole de l’Avenir. C’est ainsi qu’elle se nomme.

Le matin, les parents y déposent leurs enfants dans une école porteuse d’avenir, contrairement aux écoles gouvernementales. Au bout d’une année d’enquête, nous avons vu se dessiner deux Egypte.

L’une (environ 8% des élèves) fréquente des écoles privées (enseignement confessionnel, écoles d’investissement). L’autre (plus de 90% des élèves) a fait toutes ses classes dans les écoles gouvernementales.

Les deux se regardent en chiens de faïence, se jugent, manifestent parfois ensemble, mais savent très bien qu’elles ne sont pas vouées au même destin.

Les écoles gouvernementales ne font pas rêver. Surchargées, elles accueillent souvent les élèves par roulement. Une partie le matin, une autre l’après-midi.

Mais, souvent, cela ne suffit pas. Des élèves suivent parfois le cours, assis par terre. Ils répètent la leçon du professeur comme ils répèteraient la sourate du Coran à la mosquée. L’apprentissage par cœur demeure la méthode privilégiée dans les écoles gouvernementales et même dans certaines écoles privées.  

Les cours particuliers, le fléau de l'éducation

Après la classe, le professeur troque sa blouse d'enseignant d'école publique pour celle de professeur particulier. Il reçoit les mêmes élèves, mais cette fois, le service est payant. Un complément de salaire indispensable.

A la sortie des écoles, nous avons rencontré de nombreux parents persuadés que le professeur ne livrait pas toutes ses connaissances pendant le cours, afin de les inciter à recourir aux cours particuliers. 

En Egypte, un professeur d’une école gouvernementale ne gagne pas plus de 100 euros par mois pour les plus chanceux. Dans une école privée, ce même professeur peut espérer atteindre 600 euros mensuels. Mais ce n’est pas gagné!

Quelques mois après la révolution du 25 janvier 2011, des milliers d'enseignants sont descendus dans la rue pour réclamer un salaire décent, une couverture sociale, une garantie de titularisation, la mise en place de contrat à durée indéterminée et l’établissement d’un salaire minimum d’environ 200 dollars mensuels (147,6 euros). 

Ils ne les ont toujours pas obtenus. Et la qualité de l’enseignement égyptien ne s’améliorera pas aussi longtemps que les professeurs dépendront économiquement des cours particuliers.

L'école: une mini-Egypte dirigée par des petits Moubarak

Les écoles gouvernementales —dont certaines sortent du lot comme les écoles expérimentales—, ont été associées aux dérives de l’Etat égyptien pendant plusieurs décennies, observe Kamel Naguib dans son article «The Production and Reproduction of Culture in Egyptian Schools».

L’enseignement public représentait alors un microcosme de l’autoritarisme qui fondait l’Egypte d’Hosni Moubarak. L’école devenait le terrain des rapports de domination et de soumission qui régentaient la société. La classe n’était finalement que le reflet des inégalités et des oppressions vivaces dans la société égyptienne.

Ce discours, les élèves de l’école privée  de l'Avenir l’ont reproduit à leur manière. Dès qu'il s'agissait de parler des écoles gouvernementales, le tableau était noir, sale, parfois effrayant.

La plupart d’entre eux n’y avait pourtant jamais mis les pieds, mais en avait déjà entendu parlé. Aux termes «écoles gouvernementales», les élèves de cinquième et de quatrième associaient «prison», «barbelés», «professeur violent», «arbitraire», «toilettes sales» et «apprentissage par cœur».

Elèves d’une école d’investissement francophone, ils se savaient au «dessus du panier» de la société égyptienne. Ces écoles privées scolarisent les enfants d’un establishment égyptien libéral et capitaliste et bénéficient de relais dans la presse égyptienne, depuis les années 1990. Les spots publicitaires pour écoles privées font leur apparition sur les écrans de télévision et dans les cahiers publicitaires du quotidien gouvernemental Al-Ahram.

Avec les islamistes: quid d'une réforme de l'éducation? 

Fruit de décisions étatiques et d’orientations économiques, le système scolaire égyptien est malade et l’Egypte malade de son système éducatif. A la question de savoir si la révolution va changer les inégalités qui fondent le système éducatif actuel, les élèves de l’école privée en étaient presque tous convaincus.

Dina, une étudiante égyptienne en littérature, l'est moins. Alors que des manifestations grondaient en bas de ses fenêtres, à la veille du second tour du référendum sur la Constitution (21 décembre 2012 ndlr), cette jeune femme regrettait l’ignorance de ses compatriotes qui ne savent pas exactement pourquoi ils se battent:

«Des ignorants, c’est ce que voulaient le régime de Moubarak. Ils sont plus faciles à diriger, à instrumentaliser, à manipuler. Ce nouveau gouvernement islamiste ne s’intéresse pas non plus à l’enseignement. Il s’intéresse à une charia qu’il croit connaître!»

Nadéra Bouazza

 

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Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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