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Une rue de Libreville, pendant la CAN, février 2012. © REUTERS/Luc Gnago
Une rue de Libreville, pendant la CAN, février 2012. © REUTERS/Luc Gnago

Comment le Gabon veut en finir avec la corruption

Le pays d'Ali Bongo a mis en place une commission contre l'enrichissement illicite. Rideau de fumée ou vraie prise de conscience des ravages de ce fléau?

Sur la carte du monde dressée par Transparency International, qui mesure le degré de corruption dans le monde, des zones rouges et orangées, l'Asie et la Russie, l'Amérique du Sud et l'Afrique. Des régions où il y a le feu et où une partie importante des ressources nationales part en fumée.

Seules l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et celle du Nord, l'Australie, sont couvertes de tâches jaunissantes. Pour indiquer que dans ces pays, la corruption s'assèche et tire la langue. Avec cependant des nuances de jaune pour montrer que certains ont des progrès à faire.

La France, par exemple, classée seulement au 22e rang mondial. C'est là, à Paris, que des juges enquêtent depuis plusieurs années sur des biens mal acquis par certains chefs d'Etat africains, la famille Bongo, au Gabon, celle d'Obiang en Guinée Equatoriale, et de Denis Sassou N'guesso au Congo-Brazzaville.

Des hôtels particuliers et des voitures de luxe qui auraient été achetés à prix d'or avec de l'argent public détourné. Qu'il faudrait restituer à leur pays d'origine pour financer le développement. Belle et louable intention.

Mais pourquoi les blancs, pas les Russes qui sont classés dans les tréfonds de Transparency International, mais les Occidentaux, seraient-ils les seuls à secouer le cocotier de la corruption?

Le jour où les Africains feront eux-mêmes le ménage

Pourquoi l'Afrique, où le détournement de fonds publics est aussi endémique que le paludisme, serait-elle la seule cible d'ONG françaises. Et pas la Chine, l'Inde, le Venezuela, la Russie, l'Iran ou l'Arabie Saoudite...?  

En cherchant bien, on devrait trouver que les dirigeants de ces pays possèdent, eux aussi, quelques bien mal acquis en région parisienne. Mais, sans doute, sont-ils plus discrets et font-ils moins de tapage.

Et, pourquoi des pays africains, indépendants depuis plus de cinquante ans, ne pourraient-ils pas mener leurs propres enquêtes et faire eux-mêmes le ménage? En sont-ils capables? Et est-ce vraiment possible?

Faut pas rêver, répond le chœur des afropessimistes qui voit ce continent tout en noir.

On ne rêve pas, réplique le Gabonais Vincent Lebondo Le-Mali, président, depuis 2008, de la Commission nationale de lutte contre l'enrichissement illicite (CNLCEI), de son pays.

Un organisme employant une quarantaine de personnes, logé dans un immeuble de Libreville, la capitale, et composé de magistrats, hauts fonctionnaires et de personnalités de la société civile.

Menton volontaire, verbe tranchant, cet ancien avocat général de la cour des comptes gabonaise est de passage à Paris pour démontrer que le Gabon ne reste pas inactif dans la croisade anti-corruption. 

Un écran de fumée à l'affaire des biens mal acquis, dénoncent les opposants à Ali Bongo. Faux, répond l'intéressé, qui exhibe quelques trophées de chasse:

«Nous avons 94 dossiers d'investigation. Nous avons arraché une douzaine de véhicules, d'une valeur de 50 à 100 millions de francs CFA, à des membres du gouvernement en fonction. Trois ministres en exercice sont dans le collimateur de notre commission. Et nous instruisons des affaires dans lesquels on a des chiffres avec neuf zéros (milliard de CFA).» 

A l’appui de sa démonstration, il raconte l’audition d’un ministre:

«Il a dû laisser ses agents de sécurité au bas de l’immeuble. Avant l’interrogatoire, il a été examiné par un médecin. On l’a installé sur une chaise au milieu des dix-sept membres de la commission. On l’a cuisiné pendant sept heures, avant de le libérer. Croyez-moi, ce n’est pas un exercice aisé.»

L’action de la CNLCEI est-elle de nature à redresser l’image, plutôt détestable, que traîne le Gabon sur la scène mondiale de la corruption? On nous surestime, avance Lebondo:

«Notre pays a fait des progrès. Il a gagné un demi-point dans l’indice de Transparency International.»

Le pays d’Ali Bongo s’y classe à la 102e place sur 172. «Cela veut dire qu’on a franchi un palier et qu’on rentre dans la transparence sans marche arrière.»

«On ne combat pas un lion avec une arbalète»

«Si on s’en réfère aux déclarations des institutions internationales, c'est 25% du PIB que nous perdons par année du fait de la corruption. Notre budget de l'année dernière était de 2.000 milliards de FCFA. Cela fait donc 500 milliards que nous perdons.»

«On ne combat pas un lion avec une arbalète, ajoute Vincent Lebondo Le-Mali, qui plaide donc pour des moyens accrus alloués à la commission qu’il dirige. Si vous donnez 10 milliards de FCFA aux structures qui combattent la corruption, ça nous permet de récupérer 10 à 20%, c'est-à-dire, sur les 500 milliards perdus, nous récupérons 50 milliards de FCFA par année. Donc dans notre budget actuel, si vous donnez 10 milliards qui sont affectés dans la lutte, à la fin de l'année on ne perdra plus les 500 milliards, mais peut être 400 milliards. Et on a gagné 100 milliards.»

Il réclame surtout la mise en place de la cour criminelle qui jugera les coupables de détournement, car pour le moment aucun d’entre eux n’a été traduit en justice.

Sur les dossiers de biens mal acquis instruits en France, il s’interroge:

«Pourquoi sommes-nous exclus de cette procédure? Pourquoi la justice française ne répond jamais à nos demandes de collaboration. Pourquoi Paris ne saisit-il pas Libreville de ces affaires?»

«Nous, nous ne sommes pas là pour exterminer la classe dirigeante gabonaise. Mais pour mettre un peu d'ordre.»

Philippe Duval

 

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Philippe Duval. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique. Auteur de Côte d’Ivoire, chroniques de guerre (Harmattan, 2012).

Ses derniers articles: Les djihadistes surestiment leurs forces  Mamadou Koulibaly, le révolté ivoirien  Saint-Sylvestre tragique à Abidjan: l’heure des questions 

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