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manifestation de féministes marocaines, Rabat, 8 décembre 2012. © REUTERS/Stringer
manifestation de féministes marocaines, Rabat, 8 décembre 2012. © REUTERS/Stringer

Polygamie: comment les Marocains rusent pour avoir une seconde épouse

Certains hommes changent de ville pour produire un certificat de célibat, d’autres enfantent avec la deuxième partenaire pour obliger le juge à mener une action en reconnaissance du mariage.

Bon an mal an, le nombre d’hommes se donnant le droit d’avoir plus d’une épouse au Maroc ne dépasserait pas le millier par an (0,27% de l’ensemble des mariages scellés en 2008; 0,31% des 314.400 actes de mariage conclus en 2009, selon le ministère de la justice).

Nombre insignifiant, pourra-t-on dire, la polygamie n’est pas interdite, mais elle est assortie, depuis le code de la famille entré en vigueur en 2004, de conditions si draconiennes qu’elle devient, en théorie, quasiment impossible.

Mais la réalité sur le terrain dit autre chose, les demandes pour avoir une seconde épouse se comptent par milliers dans les tribunaux, selon Nadia Mouhir, avocate au barreau de Rabat interrogée par l'hebdomadaire marocain La Vie Eco, «et ce ne sont pas uniquement les riches qui la formulent, j’en vois aussi des moins riches, des intellectuels, des cadres de société…»

 Seul hic, ajoute-t-elle, «avec la nouvelle procédure instituée par le nouveau code, ils ne l’obtiennent pas facilement».

La procédure: Pour avoir droit à une seconde (ou à une troisième ou quatrième épouse, la loi marocaine ne l’interdit pas), la loi exige de l’époux une autorisation du tribunal, que sa demande soit suffisamment justifiée, que le requérant ait la capacité financière de subvenir aux besoins des deux familles, qu'aucune injustice ne soit à craindre.

Cela dit, l’accord de la première épouse est obligatoire, sinon elle aura le droit de demander le divorce. Conditions que tous les maris ne sont pas capables de remplir. On détourne alors la loi en recourant à des subterfuges, qui vont jusqu’à livrer des dossiers falsifiés au juge pour obtenir son aval.

Il change de ville pour avoir un certificat de célibat vierge

Au mois de novembre 2012, Ahmed B., 31 ans, marié depuis huit ans à Salé, père de deux enfants, a procédé à un deuxième mariage dans une autre ville, Agadir, avec un faux certificat de célibat.

Beaucoup de prétendants à la polygamie le font:

«Ils désertent la ville où ils vivent avec leurs épouses, se font une adresse dans une autre, pour le seul but d’avoir droit à un certificat matrimonial vierge», certifie Khadija Rabbah, de la section casablancaise de l’Association démocratique des droits de la femme (AMDH).

Souvent, la première épouse n’est même pas informée.Toujours est-il que notre bonhomme d’Agadir n’a pas pu longtemps jouir des délices de l’amour avec sa nouvelle dulcinée: pas plus d’un mois après la conclusion de l’acte, il est arrêté dans le domicile de sa seconde et condamné à trois ans de prison ferme.

On peut se poser la question: pourquoi ce polygame qui a choisi Agadir pour se remarier n’avait tout simplement pas divorcé de sa première femme, et éviter ainsi la prison? Me Nadia Mouhir a son explication:

«Tout simplement pour éviter de verser la pension alimentaire.»

Changer de ville n’est pas le seul subterfuge utilisé pour détourner la loi. Comme il est obligatoire d’avoir l’accord de la première femme, des hommes, pour faire pression sur elle et sur le juge, font en sorte que leur deuxième partenaire tombe enceinte. 

Le juge recourt alors à l’article 16 du code de la famille pour mener une action en reconnaissance du mariage. Ainsi, et le juge et la première femme sont devant le fait accompli, et cette dernière n’a qu’à accepter cette situation, ou la refuser et demander le divorce.

44% des Marocains sont pour la polygamie 

Il faut dire que huit ans après l’entrée en vigueur de la nouvelle législation sur la famille, des poches de résistances persistent et montent à chaque fois au créneau.

Juges, adouls (sorte de notaires traditionnels) n’hésitent pas à jeter l’anathème sur nombre d’articles de ce code, dont celui relatif à la polygamie.

Abdesslam El Bouraini, président de l’ordre national des adouls du Maroc ne comprend toujours pas pourquoi le législateur a rendu la polygamie si difficile à obtenir:

Si l’islam l’a autorisée, assène-t-il, «c’est pour le bien de la communauté, sinon c’est la débauche. Cette loi a encouragé les hommes et les femmes à avoir des relations sexuelles hors du mariage. L’âge du célibat augmente de plus en plus, et des femmes ne trouvent pas de mari, pourquoi ne pas alléger la procédure pour permettre aux hommes qui ont les moyens  d’épouser d’autres femmes?»

Bien entendu, à une seule condition ajoute-t-il, «que le mari les traite avec équité. Comme ça, on aura sauvé beaucoup de femmes.»

Oui, équité, c’est la grande question: comment un homme, avec ou sans moyens financiers, pourra-t-il être juste avec deux familles? Partager son amour avec deux (trois ou quatre) femmes? Equité ou pas, une chose est sûre: culturellement la société marocaine ne rejette pas tout à fait la polygamie, et plus on avance dans l’âge plus on y est favorable.

44% des Marocains sont pour la polygamie. C’est ce qui ressort d’une enquête réalisée, en 2007, par trois chercheurs marocains sur les valeurs et les pratiques religieuses.

Face aux conservateurs qui demandent un allègement de la procédure de la polygamie, les modernistes revendiquent purement et simplement son interdiction.

Pour K. Rabbah, permettre encore la polygamie est une entorse aux engagements pris par le Maroc au niveau international quant à l’égalité entre la femme et l’homme.

Rappelons que, en 2011, parmi les recommandations qu’une vingtaine d’ONG avaient soumises dans un rapport envoyé au Haut commissariat des droits de l’Homme des Nations unies, on demandait, pour être conforme avec la lettre et l’esprit de la Constitution et aux engagements du Maroc de «réviser l’actuel code de la famille afin de disposer de l’interdiction de la polygamie et du mariage des mineures…»

Jaouad Mdidech

 

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Jaouad Mdidech est un journaliste marocain.

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