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Un homme ramasse la casquette d'Ivarol Louis, le jeune homme à terre, à Port-au-Prince, le 25 nov 2010. REUTERS/Allison Shelley
Un homme ramasse la casquette d'Ivarol Louis, le jeune homme à terre, à Port-au-Prince, le 25 nov 2010. REUTERS/Allison Shelley

La couleur de la mort

Haïti, Japon, Côte d'Ivoire... Pour les médias, tous les cadavres ne se valent pas: mieux vaut mourir blanc dans un pays riche, que noir dans un pays pauvre.

Un séisme, suivi d’un tsunami d’une ampleur historique. Depuis que le Japon a été frappé par cette dramatique double catastrophe, qui fait peser aujourd’hui sur le monde de lourdes menaces d’une autre incident, nucléaire cette fois, les chaînes de télévision du monde entier diffusent abondamment les images de cette vaste tragédie. Et comme pour chaque catastrophe naturelle d’une telle envergure, les téléspectateurs se transforment, de manière plus ou moins consciente et volontaire, en voyeurs avides d’images illustrant dans le détail les conséquences de la catastrophe.

Des images de corps sans vie, expression par excellence d’un drame compréhensible par tous. Et bien souvent, ces cadavres que l’on nous montre, comme lors du dernier séisme qui a dévasté Haïti le 12 janvier 2010, servent a priori à nous informer sur l’état de la situation. A priori seulement, car tous les cadavres ne se valent pas —surtout lorsque les victimes se trouvent dans des pays pauvres.

Cadavres noirs, (pas de) cadavres blancs

A l’évidence, il vaut mieux être blanc et mourir dans un pays riche que noir et mourir dans un pays dit «sous-développé». Les corps des Haïtiens hier, comme ceux des Ivoiriens aujourd’hui, nous sont effectivement exposés sans aucune vergogne. Or, après un évènement comme les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis par exemple, les cadavres avaient été soigneusement cachés aux caméras.

De la même manière, lors du tremblement de terre qui a secoué les Abruzzes (Italie) en avril 2009, je ne me souviens pas avoir vu passer en boucle des images de corps sans vie —comme ce fut le cas après le séisme en Haïti. A l'époque, les chaînes de télévision nous abreuvaient en effet d’images de cadavres haïtiens, y compris ceux qui étaient prisonniers des décombres et qui ne se découvraient que lorsque les bulldozers tentaient de dégager les tonnes de gravats des édifices qui s’étaient effondrés.

Le comble de l’obscénité télévisuelle était alors atteint. Car en faisant le choix délibéré de nous montrer ces images, on rajoutait indécence, impudeur et mépris à la cruauté la plus abjecte dont avait été victime le peuple haïtien. D’autant qu’en plus de leur absence totale d’égard et de respect pour ces morts et leurs familles, ces images ne nous apportaient aucune information supplémentaire. Elles charriaient en revanche une violence psychique immense, et accroissaient de manière inconsidérée les peurs que nous autres spectateurs éprouvions déjà, notamment dans les sociétés développées, hautement anxiogènes. C’est la même violence qui accompagne les images des victimes de la guerre civile qui ravage actuellement la Côte d’Ivoire, et que l’on nous montre à longueur de journaux télévisés.

Le cas nippon

Avec le séisme et le tsunami que vient de subir le Japon, le problème se pose à nouveau, mais dans l’autre sens. En l’occurrence, c’est l’absence d’images de cadavres qui étonne, surprend, choque parfois. Quarante-huit heures après la catastrophe, les chaînes de télévision en étaient quasiment à se plaindre de ne pas avoir d’images de victimes ou de sinistrés, ni d'enregistrement de cris de détresse des rescapés à diffuser.

Certains ont même cru que les autorités japonaises, soucieuses de préserver la dignité de leur population, avaient censuré de telles scènes. Ce n’est que quatre jours plus tard que des images, souvent amateurs, ont surgi pour montrer l’ampleur de ce que le Japon venait de subir. Mais toujours pas de cadavres —et c’est tant mieux. Depuis, on nous parle de pudeur japonaise, on nous explique que les Nippons sont ainsi, placides, stoïques, ne montrant jamais leurs émotions.... Un ramassis de clichés parfois aussi farfelus qu’imbéciles.

S’il peut être tout à fait juste de louer, par exemple, des formes de discipline collective, il est plus qu’hasardeux de vouloir en tirer des conclusions généralistes sur la psychologie nipponne. Du reste, cette manière de nous perdre en conjectures sur les qualités du peuple japonais reflète également nos propres peurs. En tout état de cause, je ne peux que me féliciter des précautions prises par les autorités japonaises pour offrir des linceuls aux morts. Et il faut espérer que les mêmes soins seront réservés aux corps rejetés par la mer dans les semaines qui viennent.

S’il est évident que le niveau de développement du Japon y est pour beaucoup dans cette situation, ça n’est certainement pas la seule raison. De tels égards sont aussi l’expression de l’exercice d’une responsabilité individuelle et collective, ainsi que du respect que l’on a pour soi et donc pour les autres —tous les autres. Il n’y a qu’à voir comment les victimes de la crise ivoirienne sont exposées à la télévision pour s’en convaincre. Certes, la responsabilité des autorités locales est en cause, mais celle des médias du monde entier l’est tout autant. Tous les morts méritent le respect, donnons-le leur.

Christian Eboulé

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