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Zahra Ali. DR
Zahra Ali. DR

Féministe et musulmane! Et alors?

La simple association des deux mots «féminisme» et «islamique» interpelle... Pourtant, ce mouvement est une réalité dans les pays musulmans. Et ce, depuis plusieurs dizaines d’années. Décryptage de l’exemple marocain.

Cela vous étonne? Oui, il existe bien un féminisme revendiqué comme islamique. Et il ne date pas d’hier! Le concept est né dans les années 1990 en Iran autour de la revue Zanan (femmes). Mais, en réalité, la notion est beaucoup plus ancienne.

Le féminisme islamique rassemble des femmes qui partagent la même foi et qui se réfèrent aux textes coraniques pour revendiquer leur émancipation et l'égalité des sexes. Un combat qui perdure dans tout le monde arabo-musulman et même au-delà. C’est ce que confirme l’enquête réalisée par la Franco-Irakienne Zahra Ali qui vient de signer «Féminismes islamiques».

La doctorante en sociologie à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) a travaillé sur les textes de féministes islamiques du monde entier. «Une première en langue française», commente l'auteur de l'ouvrage déjà en rupture de stock, peu après sa sortie.

«Printemps de la dignité»

Les révolutions du «printemps arabes» et donc l'écriture de nouvelles Constitutions, remettent la femme au cœur du débat public. Non sans difficulté, les Tunisiennes ou les Egyptiennes se battent pour faire valoir leurs droits.

Au Maroc, pays qui a «échappé» de justesse à la vague de protestation qui a touché ses voisins, la dernière action en date des féministes a été menée à Rabat. Samedi 8 décembre, les femmes du collectif «Printemps de la dignité» ont formé une chaîne humaine devant le Parlement et le palais de la justice pour dénoncer les violences faites aux femmes.

Selon les chiffres du gouvernement marocain, on dénombre six millions de victimes de violences, dont plus de la moitié dans le cadre conjugal. Lors de cette grande action, les militantes du parti islamiste Justice et du Développement (PJD) étaient les grandes absentes.

Car islamiques et islamistes, ce n’est pas la même chose… Si le féminisme islamique est critiqué par «les fondamentalistes laïcs et les féministes "occidentales" qui ne conçoivent pas que la religion et l’Islam en particulier puissent être émancipateurs pour les femmes», explique Zahra Ali, les opposants viennent aussi de l’intérieur.

Le code de la famille marocain

«Nous sommes attaquées par les musulmans conservateurs qui voient l’Islam comme une réalité statique non évolutive et, bien sûr, patriarcale», ajoute l’auteur, elle-même, militante féministe musulmane.

Contre vents et marées, les droits des femmes marocaines ont bien évolué à travers la Moudawana (code de la famille) dont la dernière version remonte à 2004. Il avait déjà été corrigé en 1993.

S’il n’est pas parfait, ce code marocain reste l'un des plus avancés du monde arabo-musulman, tout en s’inspirant de la «philosophie de la charia». Ce qui ne fut pas le cas de celui des Tunisiens qui se sont référés au féminisme européen.

Aujourd’hui, la Moudawana permet par exemple à la famille d’être sous la co-responsabilité des deux époux et non plus du seul mari.  La polygamie est rendue quasi-impossible et l’âge minimum au mariage des filles a été élevé à 18 ans… Des lois reprises par la nouvelle Constitution votée le 1er juillet 2011 (à plus de 98% ). Et pour la première fois, le texte a inscrit l'égalité hommes/femmes noir sur blanc.

«C’est grâce aux associations féministes historiques comme l'Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM) et l’Union de l’action féminine (UAF) que nous avons un nouveau code de la famille», explique Abdessamad Dialmy, professeur de sociologie à l’université Mohamed V de Rabat et l’un des rares hommes marocains féministes et spécialiste de la question.

«Né en 1987, l’ADFM est même à l’origine du féminisme au Maroc. Nous avons toujours travaillé avec un large réseau d’associations de terrain. Nous avançons doucement mais surement», confirme Khadija Errabah de l’ADFM Casablanca. 

Les féministes musulmanes, une curiosité?

Reste que si les féministes musulmanes sont bien implantées, elles représentent pourtant une vraie curiosité, même au Maroc.

«Quand je suis au Maroc, je n'emploie pas le mot "féminisme" qui est trop connoté», explique Asma Lamrabet, médecin hématologiste à l'hôpital de Rabat mais également directrice du Centre des études féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des ulémas du Maroc.

Dans son pays, cette figure de la pensée féministe musulmane mondiale préfère parler de «lecture féminine». Autrement, elle risque «d'interrompre net tout dialogue». Plus que la question de l'égalité homme-femme, le combat des féministes musulmanes concerne avant tout l’image de l’Islam.

«La question de la femme reste le maillon faible de la grille de lecture de l’Islam. A force de tapage médiatique, on réduit l'Islam à la négation de la femme. Les musulmanes seraient de fait opprimées, c’est ancré dans l’imaginaire. Cela fait le lit d’une islamophobie banalisée», poursuit la marocaine Asma Lamrabet.

La lecture patriarcale

Donc ce n’est pas la religion qui est patriarcale, mais les adeptes d'un islam qui serait figé dans le temps? Ces féministes veulent corriger ce qu'elles considèrent comme «une trahison du message».

«La révélation libératrice et universelle, posait déjà les jalons d’une égalité. Mais elle a ensuite été relayée à travers une grille de lecture patriarcale. Un message d’autant plus brouillé par l’histoire, les cultures et les traditions de chaque pays…», précise Zahra Ali.

Une des valeurs socles qui compose l’essence du Coran, selon Asma Lamrabet c’est «El hadl», l’obligation de justice pour tous. Pourtant, aujourd’hui, «l’enseignement islamique dominant se focalise trop sur les tenues vestimentaires ou les interdits. On est loin du message d'origine…», regrette-elle.

Il est vrai que les Saoudiens qui interdisent à la femme ses libertés fondamentales, continuent d'être représentés comme des références en sciences islamiques… Défenseurs d'une pensée musulmane dominante qui sacralise des interprétations.

Renouveler l'interprétation

Pour faire avancer les mentalités, les féministes islamiques défendent l'utilisation de ce qu'on appelle en jurisprudence islamique, l'Ijtihad, soit une nouvelle interprétation des textes.

C’est précisément l’un des débats qui divise la communauté musulmane mondiale. Ceux qui défendent le droit de ne jamais cesser d'interpréter s'opposent à ceux qui considèrent que c'est contraire à l'esprit de l'Islam, que les études de textes datant du Xe siècle ne doivent pas être dépoussiérées…

Sur la base de l'Ijtihad, la Moudawana marocaine montre une avancée certaine. Mais encore faut-il faire appliquer les textes. Huit ans plus tard, ce n'est pas encore gagné! Par exemple, les mariages de jeunes mineures sont régulièrement prononcés. Et si le code permet le mariage sans tuteur, les adouls (les notaires) refusent d’enregistrer une union sans cette condition…

«Le problème vient des magistrats marocains qui sont assez conservateurs… Dans leurs esprits le code est une trahison de la charia (la voie). L’enjeu est de faire comprendre aux magistrats, aux adouls et à tous les Marocains  qu’il s’agit de l'expression  marocaine de la charia. Chaque pays, chaque nation construit sa propre interprétation et l'exprime dans ses propres codes juridiques… Il n’y pas une interprétation qui peut se targuer d’être la seule correcte et de représenter à elle seule l’islam véritable», précise Abdesslam Dialmy.

Le féminisme, une lutte pour l'émancipation des hommes et des femmes

Le féminisme islamique n’est pas une fin en soi pour ces militantes, mais une entrée pour une émancipation plus générale. Pour Abdessamad Dialmy, l’enjeu va même au-delà du droit des femmes, aussi importants soient-ils.

«Il faut avant tout que le marocain devienne un citoyen à part entière, apte à concevoir l’égalité des droits entre les sexes. Mais tant qu’on est analphabète et qu'on a en face de soi des oulémas qui imposent une interprétation dominante de la charia, elle-même dominée par une logique patriarcale, cela est difficile.»

Au lendemain des révolutions arabes, les partis islamistes étant au pouvoir en Tunisie, en Egypte et au Maroc, le combat est encore long pour ces femmes. Mais au vu de la maturité politique des féministes marocaines qui n’ont pas eu besoin de «faire la révolution», et du courage de leurs voisines qui sont parfois mortes pour leur liberté, pas sûr qu’elles se laisseront voler leurs acquis si durement obtenus.  

Mérième Alaoui

 

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