mis à jour le

Des habitants de Sidi Bouzid, lors des manifestations du 17 décembre 2012. FETHI BELAID / AFP
Des habitants de Sidi Bouzid, lors des manifestations du 17 décembre 2012. FETHI BELAID / AFP

La deuxième révolte de Sidi Bouzid

La commémoration du deuxième anniversaire de la mort de Mohammed Bouazizi a donné lieu à quelques échaufourées à Sidi Bouzid. L'écrivain tunisien revient, de manière romancée, sur les événements.

 Dix-sept décembre deux mille douze, Sidi Bouzid, deuxième anniversaire de la révolution, la vraie selon les Bouzidis.

Qu’est-ce qu’il arrive? Il arrive qu’ils sont rentrés dedans sans crier gare. Deux présidents, Moncef Marzouki dit Zouki, et Mustapha Ben Jafaar dit Zakia (le président de l'Assemblée constituante) ont été chassés à coups de pierre et de mots orduriers. Seuls les enfants à ma mère criaient «Dégage!»

Hammadi Jebali (le Premier ministre), enfant naturel de Zabala (surnom de Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste Ennahda, au pouvoir) et troisième président émérite de la «République des Banana split» est aux abonnés absents. Il a envoyé une dispense médicale, se dégagent ainsi de lui-même. Un auto-«Dégage!»

«Men ghir matroud, sans claquer la porte», disent les langues de pute.

«Vraiment, il faut être un con fini ou un débile “seguro” pour oser venir déambuler dans les rues de Sidi Bouzid en ce jour d’enfer. Ils nous croient maboules ou tantouzes. Les imbéciles…», dit Khaled Auraynia, un Bouzidi de la pire espèce.    

Boulevard Habib Bourguiba, rebaptisé Bouazizi, une artère de cinq kilomètres. Le ciel ne s’était pas encore éveillé, ni la ville. Seul, sur un toit, un coq malappris tendait la gorge vers le soleil et lui disait d’apparaître. La nuit  avait  trop duré.

Mauvais remake du 17 decembre 2010

La veille déjà, les costauds de la smala ont pourchassé jusqu’aux confins de la ville les barbeaux de la Nahdha (Ennahda) venus saboter la fiesta.

Ce remake du 17… On ne voit que des gens ordinaires ici, tôt, le matin. Place du martyr, les autocars n’arrêtent pas de déverser leurs lots de sarfagas, les applaudisseurs, ils viennent des villages et des douars alentours, avec des instructions précises: 

«Jetez vos soutiens-gorges, vos bambins en confettis», et aussi, «s’évanouir à leur passage», ironise Abdessalam Hidouri, un des saboteurs des cérémonies officielles, façon 7 novembre (date de la prise de pouvoir de Ben Ali, en 1987, Ndlr). Lina Ben M’henni, qui a déjà goûté à cette «salade», l’année d’avant, boycotte les festivités.

Ne vous méprenez pas. En ce 17 décembre 2012, on est en plein délire sept-novembriste. Les sarfagas s’alignent sur deux rangs rectilignes.

D’un côté les horloges, de l’autre les pendules. Chacune sa musique. Elles donnent une impression presque importune. Et puis elles se mettent à sonner, l’une après l’autre, quelques-unes mêlent leurs tintements.

Il est moins pénible de voir une pendule muette. Sur le trottoir d’à côté, des hommes s’exercent au tsarfig, applaudissements. Le rythme est fluide, et bien qu’ils soient une multitude, on ne décèle aucune dissonance. 

Zouki et Zakia attendus au tournant

Tous les gentils petits fonctionnaires, leurs gentilles épouses voilées et leur marmaille  en tenue de circoncis, attendent Zouki et Zakia au détour. Un accueil à tout casser. Le gazouz et le chroubou coulent à flots et on sort de l’eau ZemZem de derrière les fagots.

Gardes du palais, police montée, motorizi, Zarda, fantasia. Et en avant la mazurka! Cuir et cuivre. Danse et  baroud. Des carcasses de mouton et des qsoô de couscous jonchent les trottoirs. Des  gargoulettes de Lben couchées et des oueds de sang sur le perron de la wilaya (gouvernerat).

Pour la baraka. Des mégaposters couleurs et papiers glacés. Abou burnous (Zouki) nous apparaît. Sans doûte pour mieux coller à la légende.

«Marzouki, l’enfant du bled.»

Et les hauts-parleurs?

«Errais… Errais, Wassaâ, laissez passer!»

Et la salve.

«birouh, bidam, Ben Ali ya Bounam»

Excusez la confusion. «Par mon âme, par mon sang, Ben Ali étalon!» Une sombre excitation t’envahit à mesure qu’on scande. Tous suivant la volonté du sens du vent. Le vent des enfants qui ont découvert en grandissant qu’ils avaient parcouru d’étranges distances, sans filiation.

Tsarfig, Tsagrit (youyous) et Tqohib (prostitution)... Des mains levées, une foule de garnements qui blasphèment, des chants qui s’élèvent… Une gaieté, une énergie jusque sur les abords de la wilaya où se sont retranchés nos deux présidents intérimaires… On scande: 

«Barra raweh, casse–toi, saker foumek…, boucle– là…»

Zouki se prend pour De Gaule:  

«Je comprends votre indignation. Elle est mienne…»

La foule n’en a cure. Zakia monte au créneau:

«Nous sommes venus fêter le jour du déclenchement...»

Ce qui a déclenché la houle: pierres, œufs, tomates, navets, oranges sur leur têtes.

Un esclandre en 20 minutes chrono

Cette scène loufoque, du tsarfig jusqu’aux jets de pierres, n’a duré que vingt minutes. Zouki et Zakia prennent la poudre d’escampette, la queue entre les jambes, protégés par des boucliers anti-balles.

Juste après… La fête. Les Bouzidi aux anges. Ils n’en reviennent pas. Ils ne se croyaient, peut-être pas, capables de tant de culot. Tout le pays racontera ce fait… d’armes. Quel toupet.

En sommes, les Bouzidis, ils fêtent Quoi?

«Ils fêtent quarante grèves générales régionales, depuis le 17 décembre 2010, jour de l’immolation de Bouazizi. 235 manifestations, 800 sit-in, 820 prisonniers… Deux années d’insurrections civiles permanentes», énumère Baha Hajbi, le volubile organisateur des festivités (les vraies) du deuxième festival de la révolution du 17 décembre.

«Sidi Bouzid depuis décembre 2010 s’autogouverne. Nous avons chassé trois gouverneurs et le quatrième en cours. 8 sous-préfets. Et deux présidents», dit Am Bouzid, sosie de MalcomX.

A part, ce tableau de chasse, les Bouzidis ne fêtent que dalle.

«Le chômage, la pauvreté, l’isolement, l’ennui se sont accrus. Ils nous ont promis des routes, des usines, des universités, des hospitaux, des maisons de cultures, des stades, du transport, de l’argent… Le paradis sur terre quoi ? On a eu que des bravos l’artiste!», stigmatise Monâam Ammami, porte-parole des festivités.

Le soir, au cœur de la place du shahid, lorsque le jour martyr s’est tu, l’avenue Habib Bourguiba-Bouazizi propose chants, musiques et déathribes.

«Le cœur n’y est pas. Nous sommes nés juste après le jour où Dieu a distribué ses bonnes étoiles! Pour nous, la poisse!», déclame Ouled Bouzid, Pablo Neruda en personne, ou son incarnation à Sidi Bouzid.

«Ouff! c'est mort, comme pays!»

On leur a promis Al Jana, le paradis des braves. Ça n’est que ça? Ils viennent des contrées qui n’ont connu que misères et où l’on grandit à l’ombre des grands-pères et des pères qui ont la scoliose. Enfermés dans les steppes du désarroi. Normal qu’ils rêvent d’un jour de gloire. Ce 17 décembre, deux présidents ont pris la fuite.   

«Ouff! c'est mort, comme pays!» a sans doute songé Boutheina. Et, de fait, il y a des raisons de déprimer. Et le vent a tellement sculpté la pierre que l’imagination s’emballe: la roche a engendré un cheval fou, un chien pensif et une tête d’hyène qui rit de toutes ses dents.

Dans une crique, un antenais furieux pointe ses deux cornes. Les amateurs d’érotisme verront aussi un phallus émerger du mont Chambi, toit de la Tunisie, et les férus de légende discerneront les traits de Mohamed Bouazizi, cet immolé qui chambardé la planète.

A part ça… Sidi Bouzid est privé de vie. On se lève l’après-midi, on fait la sieste au coucher et on dort avant dîner. Et, si on est encore fatigué, on s’adosse. Internat, ronflement pension complète: IKH…BICH…IKH…BICH…

Des grappes d’hommes, lovés dans la même position que leurs aïeux, accroupis le long des routes, le regard noyé dans les étendues arides des alentours des douars, font le paysage, comme les gourbis et les bourricots.

Quand la terre bronze sous un soleil grand, grand comme un cerceau, les costauds de la smala n’ont qu’à faire la sieste. La pluie vote disette et si Allah répond aux prières, ces derniers temps, la réponse est toujours: «non».

La gare suinte la guigne. Les bonnes dattes sont cuites. De longs filets d’urine stagnent juste à côté d’un mur, pourtant griffonné d’un « pissez ailleurs ».

Ça me renvoie sans hésitation aux pages Cent ans de solitude:

«Les Arabes de la troisième génération restaient assis à la même et dans la même position que leurs parents et grands-parents, taciturnes, impavides, sans être atteints ni par le temps, ni par le désastre, tout aussi vivants et tout aussi morts qu’ils l’avaient été après la peste de l’insomnie. Ils faisaient preuve d’une force d’âme si étonnante devant ces décombres des tables de jeu, des voitures de marchands de friture, des stands de tir à blanc, à la petite ruelle où l’on interprétait les rêves et prédisait l’avenir…»

Sidi Bouzid, mon Macondo (le village imaginaire dont parle Gabriel Garcia Marqués dans son célèbre roman).

Taoufik Ben Brik

Retrouvez tous les articles de l'auteur ici

Taoufik Ben Brik

Journaliste et écrivain tunisien, il a publié de nombreux ouvrages, notamment Le rire de la Baleine.

Ses derniers articles: La Tunisie n'a rien oublié du 14 janvier  Adieu à la démocratie  La deuxième révolte de Sidi Bouzid 

Ennhada

Constituante

L'islam ne sera pas la religion du peuple

L'islam ne sera pas la religion du peuple

Vu de Ouaga

Le fiasco des islamistes était prévisible

Le fiasco des islamistes était prévisible

A la vôtre!

Ne croyez pas ce qu'on vous raconte, la bière coule toujours à flots en Tunisie

Ne croyez pas ce qu'on vous raconte, la bière coule toujours à flots en Tunisie

Mohamed Bouazizi

Alertes

Est-il le Mohamed Bouazizi du Rwanda?

Est-il le Mohamed Bouazizi du Rwanda?

Tunisie

Trop de vieux politiciens, place aux jeunes

Trop de vieux politiciens, place aux jeunes

Tunisie

Mohamed Bouazizi hante les Franco-Tunisiens

Mohamed Bouazizi hante les Franco-Tunisiens

Moncef Marzouki

Couac

La belle bourde de Hollande en Tunisie

La belle bourde de Hollande en Tunisie

Bronca

Moncef Marzouki à Paris: des activistes crient à l'imposture

Moncef Marzouki à Paris: des activistes crient à l'imposture

First Lady

Le mystère de la nouvelle première dame tunisienne

Le mystère de la nouvelle première dame tunisienne