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Le dramaturge Marcel Zang. © Yves Monteil, tous droits réservés.
Le dramaturge Marcel Zang. © Yves Monteil, tous droits réservés.

Disparition de Marcel Zang (1954-2016), un ovni du théâtre français

À l'occasion de la sortie de sa pièce «Mon Général» en 2012, Slate Afrique avait consacré un portrait à Marcel Zang, dramaturge nantais aux origines camerounaises décédé le 21 mai 2016.

Marcel Zang est décédé le 21 mai 2016 à la suite d'une longue maladie. En sa mémoire, nous republions un portrait que nous lui avions consacré en 2012.

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Un mystère semblait entourer jusqu’ici la destinée de l’écrivain d'origine camerounaise Marcel Zang.

Auteur de quatre pièces de théâtre aux éditions Actes Sud, lauréat 2010 du prestigieux prix SACD 2010 Nouveau Talent-Théâtre, l’écrivain franco-camerounais se battait depuis treize ans pour voir une de ses pièces à l’affiche.

Voici qu’un de ses textes inédits, Mon Général, distingué par le Centre national du théâtre (CNT) pour une aide à la création et  mis en scène par le metteur en scène d’origine iranienne Kazem Shahryari, est sur les plaches, à Paris.

Un texte percutant

«Excuse-moi, mon frère, mais De Gaulle c’est comme les femmes blanches, tout craché pareil. Tout ce qu’il veut c’est ton corps et rien donner. Il te coupe en morceaux, il te jette la tête comme les poissons, puis il prend juste le corps. Il n’y a que le corps qui l’intéresse», lance l’Algérien Saïd, l’un des personnages de la pièce, qui nous fait ainsi pénétrer dans le quotidien des travailleurs immigrés, deux ans après la mort du général de Gaulle, en 1970. 

Dans cette tragi-comédie en trois actes, Marcel Zang retrace le parcours tourmenté de quelques immigrés africains partagés entre leur amour et leur haine de la France, leur terre d’accueil.

Augustin, le personnage principal, voue un culte au général de Gaulle. Un amour maladif transmis par son père, ancien combattant camerounais ayant combattu avec l’armée française pendant les deux dernières guerres mondiales sous le grade de caporal.

Des sentiments que ne partage guère son collègue Saïd, venu uniquement en France pour trouver de quoi nourrir sa famille:

«Ce n'est pas De Gaulle qui me paye, c'est le patron qui me paye. C’est qui De Gaulle? Comme les autres! Tout pareil! Lui aussi il a voulu nous apprendre la danse du ventre à coups de matraque.»

Avec force et drôlerie, le dramaturge camerounais évoque la colonisation, l’aliénation et les affres du déracinement et de l’exil, sous les mélodies douces-amères de Marlène Dietrich.

L’identité est un thème cher à l’auteur nantais, qui confie:

«J'ai passé trente ans en France sans retourner au Cameroun. Cet éloignement a fini par me rendre extrêmement sensible aux sujets liés à l’Afrique et à la problématique de l’identité.»

Persévérance et opiniâtreté

Né en 1954 dans le sud du Cameroun, c’est à l’âge de 9 ans qu’il arrive à Paris, accompagné de ses parents.

C’est l'hiver, il neige et il fait froid. Mais c’est la France, et c’est Paris, le Paris de ses lectures, Paris où ses parents le destinent en tant que fils aîné à parfaire son éducation et à poursuivre ses études. Ils le confient à des amis et s’en retournent.

Loin de ses racines et de ses parents, il se réfugie dans la lecture, à travers des romanciers tels que Dostoïevski, Kafka, Flaubert, Faulkner, Céline, Henry Miller, et bien d’autres. Suivront ensuite les années d’internat dans un lycée à Rouen.

A 17 ans, il envoie son premier manuscrit de roman à une célèbre maison d’édition. La réponse est négative, accompagnée cependant d’un mot d’encouragement signé de l’éditeur Robert Gallimard.

A quelques jours de son bac, il apprend le suicide de son père. Un choc.

«La bulle avait éclaté. Je me suis alors retrouvé face au vide, face à l'inconnu. Une situation idéale pour l'écriture et le jeu», déclare-t-il.

Puis ce sera à nouveau Paris, la fac de lettres et des petits boulots entre une machine à écrire et des livres. Toutes choses qui le mèneront finalement à prendre une décision.

Ce sera le saut dans le vide, l'aventure de l'écriture, «là où on largue les amarres, là où il faut mettre sa peau sur la table, sans tricherie». Tenté un moment par le roman, il se dirigera vers le théâtre sur les conseils d'un ami, puis connaîtra les joies des premières publications.

«Comme mon éditeur à Actes Sud avait l'air d'apprécier mon style, j'y suis resté et j'ai poursuivi dans le genre

Des projets prometteurs

Sa première pièce, L'Exilé, recevra le prix de la dramaturgie francophone, en 2005; La danse du Pharaon, publiée peu après, sera mise en espace à la Comédie-Française (au théâtre du Vieux-Colombier, à Paris) la même année.

D'autres pièces suivront, mais toujours pas de véritable création sur scène. Voilà pourquoi être à l’affiche aujourd’hui avec Mon Général est déjà une victoire, pour l'auteur.

«J’étais sur le point de tout arrêter. Un texte dramatique qui n’est pas mis en scène est comme un archet sans violon. Terriblement frustrant. J’espère que c’est le commencement de quelque chose de merveilleux, de moins ingrat en tout cas», déclare-t-il avec un sourire las, son éternel chapeau noir sur la tête et une mitaine à la main gauche. 

Une cinquième œuvre, Le programme, une pièce inédite sur le totalitarisme et inspirée de l’œuvre d’Edouard Bond, attend également d’être jouée.

«Un metteur en scène français voulait monter Le Programme. Il a rencontré des difficultés insurmontables. La plupart des directeurs de théâtre qu'il a sollicités pour des dates de représentation lui auraient répondu: "Ah non, pas Marcel Zang!"», confie l’auteur, agacé.

Ses textes ne laissent pourtant pas indifférent.

«Il est grand temps que les metteurs en scène plongent dans cette langue brûlante et glaciale», affirme Louise Doutreligne, co-fondatrice des Ecrivains associés du théâtre (EAT).  

Marcel Zang est un artiste qui a des choses à dire, des choses sans doute dérangeantes mais exprimées avec force et talent.

Ekia Badou

La pièce «Mon Général», de Marcel Zang, mise en scène par Kazem Shahryari se joue à l’Art Studio Théâtre à Paris à 20h30 depuis le 22 novembre au 21 décembre 2012 à 20h30 et du 24 au 26 janvier 2013.

 

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