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La place Mohamed Bouazizi à Paris. © ELODIE LE MAOU / AFP
La place Mohamed Bouazizi à Paris. © ELODIE LE MAOU / AFP

Mohamed Bouazizi hante les Franco-Tunisiens

Fallait-il commémorer le deuxième anniversaire de celui par qui la révolution a commencé en Tunisie? A Paris, la question a divisé les Franco-Tunisiens. Reportage.

Un silence total. On aurait presque pu rater ce petit regroupement à l’angle des avenues Reille et Sibelle, dans une nuit parisienne glaciale.

A la lumière des bougies, des drapeaux rouges enveloppés sur les manteaux révèlent l’origine du rassemblement.

La Tunisie et la commémoration de la mort du jeune marchand ambulant Mohamed Bouazizi ont fait l’objet d’un recueillement devant la place dédiée à l’homme.

Pas de chants, pas d’hymne, aucun mouvement pour le moment. Les quelques Tunisiens de France réunis pour l’occasion semblent observer le silence pour celui qui a déclenché le mouvement de masse de la révolution tunisienne.

Quelques flashes crépitent, certains se placent sous la plaque pour immortaliser leur portrait avec celui, souriant, de Mohamed Bouazizi. Cette dernière avait été inaugurée le 30 juin 2011 par le maire de Paris pour rendre «hommage au peuple tunisien et à sa révolution de janvier 2011».

Soudain, des slogans s’élèvent, «A bas la troïka», «Dignité, travail, liberté» Une quarantaine de personnes au plus, davantage qu'en 2011, selon l’un des participants. «Mais cette fois, c’est beaucoup plus politisé», commente-t-il.

Division politique

A regarder de près, on distingue en effet deux courants politiques dans cette commémoration.

Le Front populaire, parti de gauche qui a organisé l’évènement et dressé sa bannière à côté de la plaque dédiée à Mohamed Bouazizi.

Plus en retrait, le mouvement Wafa, un parti né des dissidents du CPR (Congrès pour la République) et dirigé par le député Abderraouf Ayadi.

Jinene Ben Hamadi, un peu à l’écart, participant à la commémoration parisienne, déplore cette division:  

«On n’a pas vraiment osé se joindre à eux, car leurs slogans ne sont pas les nôtres, c’est un peu dommage qu’on ne soit pas plus unis pour ce jour.»

C’est aussi l’avis d’Omar qui est resté derrière et regarde, dubitatif, les gens crier soit des slogans anti-Nida Tounès, un nouveau parti à qui l’on reproche de recycler des anciens de Ben Ali, soit des phrases pour la libération de la Palestine.

«L’année dernière, c’était beaucoup plus consensuel, aujourd’hui, on a l’impression que tout événement devient une bataille politique», rajoute Omar.

Du côté des partisans du Front populaire, c’est plutôt une manière d’affirmer un combat révolutionnaire encore présent aujourd’hui.

Adel Thabet, représentant du bureau du Front populaire en France, assume cet aspect «politisé»:  

«Il faut montrer au gouvernement que nous sommes là et que nous sommes prêts à nous battre pour obtenir les revendications socioéconomiques de la révolution.»

  Le Front populaire, parti de Hamma Hammami représente la gauche tunisienne, très critique à l’égard du gouvernement.

Aucun partisan du parti islamiste Ennahda n’est présent à l’événement. Le parti majoritaire avait pourtant remporté la majorité des suffrages, en France, le 23 octobre 2011, avec plus de 30% des votes des les deux circonscriptions (France-Nord, France-Sud).

«On ne les connaît pas trop, en fait les nahdhaouis, de France. Ils ne participent pas à ce genre de manifestations et même dans la vie associative on les voit peu. Ce n’est que récemment que j’ai rencontré quelques jeunes d’Ennahda à Paris. En fait, ils sont nombreux mais ils ont leur propre réseau, assez confidentiel», confie Nadia Tahrouni, membre de l’association des Tunisiens de France, Uni*T (Union pour la Tunisie).

Pour la jeune infirmière très active dans le milieu associatif tuniso-français, cette scission est le processus normal dans toute révolution:

«Ce n’est pas inquiétant que, après deux ans, nous soyons un peu disséminés entre les différentes tendances politiques. Il y a déjà eu un processus de différenciation via les urnes. Après il faut garder du recul, notre révolution est encore jeune, on peut aussi voir les éléments positifs comme le projet de Constitution qui est bientôt achevé ou encore les prochaines élections.»

Malgré cette division apparente, la commémoration se déroule pacifiquement. Des policiers surveillent à quelques mètres.

Tous les Tunisiens présents ont eu la nouvelle des pierres jetées sur les officiels à Sidi Bouzid, un peu plus tôt dans la journée.

«C’est normal que certains aient souhaité boycotter cet évènement, aujourd’hui tout le monde a des doutes sur l’avenir de cette révolution», commente Adel Thabet.

Commémorer ou manifester?

Jaleledine Abidi, originaire de Regueb (centre de la Tunisie, 37 km au sud-est de Sidi Bouzid) et récemment installé à Paris, explique les raisons de ce boycott.

Il a fait partie du premier comité d’organisation du festival organisé à Sidi Bouzid pour l’occasion.  

«A Sidi Bouzid cet évènement était politisé, dès le début. Il y avait les pro-gouvernement qui voulaient à tout prix en faire une journée de fête et de célébration. Certains ont même proposé des jeux et animations pour enfants. Et de l’autre côté, il y a les révolutionnaires qui ne veulent pas célébrer quoi que ce soit, mais manifester.»

Jaleledine, lui, a tenu à venir se recueillir, lundi 17 décembre malgré son regret de ne pas être auprès des siens pour cette anniversaire.  

«On a perdu des gens à Regueb pendant cette révolution, la souffrance des familles des martyrs est encore présente et rien que pour ça, il faut préserver la mémoire de l’évènement», ajoute-t-il.

Un peu timide, ce n’est pourtant pas sans une certaine émotion que Jaleledine va se faire prendre en photo devant la plaque qui commémore le décès de Mohamed Bouazizi.  

«Pour moi, il reste un héros. Bien sûr, des immolations il y en a eu avant lui et après lui, on ne les oublie pas. Mais son geste, humain et désespéré, est le seul qui ait déclenché un mouvement d’une telle ampleur.»

Une mémoire qui ne fait pas l'unanimité

La photo du jeune homme et les gerbes de fleurs éparpillées autour avec les bougies font penser à une veillée funèbre.

La mémoire de Mohamed Bouazizi n’a pas fait l’unanimité chez tous les Tunisiens. Mais pour les quelques uns réunis ce soir-là, il reste un symbole, un repère.

«Dans ce genre de situation, on a encore besoin d’un symbole et surtout de ce qu’il représente: le mouvement engendré, après lui. La Tunisie a franchi un pas grâce à lui, celui du changement», ajoute Nadia Tahrouni.

Des chants traditionnels s’élèvent entrecoupés de silences. Les slogans politiques ont pris fin, chacun remballe et s’en va.

Mais personne, même les plus pessimistes, ne fait le deuil de la révolution.  

«Nous restons optimistes. Aujourd’hui, on ne peut pas mettre tout sur le dos du gouvernement. Ce que l’on veut, c’est qu'on nous rende des comptes et que les anciens de Ben Ali soient écartés de la vie politique», conclut Jinene Ben Hamadi.

Une dernière photo souvenir avant que les bougies ne s’éteignent et beaucoup d’espoir malgré la lassitude, c’est la dernière impression que laisse l’image de Mohamed Bouazizi placardée dans un petit coin de Paris.

Lilia Blaise

 

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Lilia Blaise

Journaliste à SlateAfrique

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