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Des manifestants à Saidi Bouzid, le 17 décembre 2012. © Haythem Abidi, tous droits réservés.
Des manifestants à Saidi Bouzid, le 17 décembre 2012. © Haythem Abidi, tous droits réservés.

L'étrange bataille post-révolutionnaire des villes tunisiennes

La révolution tunisienne a provoqué comme une sorte de compétition entre les villes martyres, qui revendiquent, chacune, d'être à l'origine de la chute de Ben Ali.

Les habitants de Sidi Bouzid avaient à cœur de faire de leur ville le centre des commémorations marquant le début de la révolution tunisienne.

Une délégation avait d'ailleurs fait le déplacement pour Tunis, la capitale, une dizaine de jours avant le deuxième anniversaire de la mort de Mohamed Bouazizi, afin de coordonner les opérations.

«Cela fait plus d’un mois que nous travaillons sur l’évènement», confie Chaker, qui ne cache pas sa crainte que le 14 janvier (date de la chute de Ben Ali, en 2011) éclipse la date du 17 décembre.

La capitale versus les villes du sud? L’union nationale au sujet de la révolution n’est pas encore de mise.

A chaque ville sa date:  

«Ce n’est pas le 17 décembre que nous nous réunissons. Chez nous, ce sont les 8 et 9 janvier», raconte un habitant de Kasserine, la ville martyre, celle qui compte le plus de victimes tombées lors des heures les plus sombres du soulèvement populaire.

Particularismes locaux

Le régionalisme est encore très fort et ce aux quatre coins du pays. Bien que le patriotisme soit présent partout, les particularismes locaux ont la vie dure et chaque ville revendique sa spécificité.

Le matin de ce 17 décembre 2012, le président provisoire Moncef Marzouki ainsi que Moustapha Ben Jaafar (président de l'Assemblée constituante) ont reçu des pierres en guise de réponse au discours qu’ils ont tenu devant plusieurs centaines de personnes.

Existe-t-il une personnalité qui fait consensus dans le pays?  

«Oui, mais il doit être mort! Farhat Hached, Hannibal. S’il y en a un de vivant, alors il faudra attendre sa mort pour qu’il soit respecté par tous, répond Houssem Hajlaoui, blogueur à Nawaat. Après le 14 janvier, la question ne se posait pas. Il y avait une fierté nationale. Depuis il y a beaucoup de déception, surtout à Sidi Bouzid, Gafsa et Kasserine (surnommées le “triangle de la pauvreté”)

Place Mohamed Bouazizi, les drapeaux du parti islamiste Tahrir sont plus nombreux que les drapeaux tunisiens, et bien plus grands.

Manifestants à Sidi Bouzid, 19 décembre 2012. © Haythem Abidi

La présence de Tahrir ne semble pas gêner la foule:  

«Presque partout, ils sont très bien accueillis, même à Tunis», ajoute Houssem.

Ce phénomène serait dû au fait que les gens ont l’impression qu’ils se situent en dehors des querelles partisanes.  

«Pas mouillés», peut-on entendre.

Ils paraissent plus radicaux, sans compromis avec la classe politique au pouvoir et même l’opposition. Ils canalisent le ressentiment des gens pour qui pour la révolution n’était pas celles des partis politiques, mais celle des citoyens.  

«Le 14 janvier, tous les partis étaient sur la même ligne de départ, la course a commencé. En revanche ce qui n’est pas normal, c’est que les problématiques sociales qui ont mené à la révolution soient passées au second plan», conclut Houssem.

Il ne s’agirait plus d'une révolution fêtée à l’échelle nationale.

A chacun sa révolution

Les Bouzidis ont la leur le 17 décembre, les Kasserinis les 9 et 10 janvier et les habitants de Tunis, le 14 janvier. Ces derniers se raccrochent à cette date, car le départ de Ben Ali serait le seul acquis de la révolution à leurs yeux.

Cette défection des citoyens tunisiens autour des commémorations nationales a laissé le champ libre aux partis politiques.

A Sidi Bouzid, la veille du 17, le Front populaire, un rassemblement des partis de gauche, a eu l’idée d’installer des tentes place Mohamed Bouazizi. Ce qui a eu pour effet de provoquer la colère des habitants:  

«Ils ont arraché les banderoles et chassé par la force les militants politiques», raconte Chaker. Néanmoins l’installation d’une tente du parti Tahrir, le lendemain, n’a pas semblé gêner qui que ce soit.

Les partis politiques tunisiens ont du mal à exister face à l’hégémonie d’Ennahda qui, en plus de monopoliser la vie politique gouvernementale, installe à l’échelon local des membres du parti au sein de la plupart des gouvernorats.

Le manque de propositions crédibles pousse les partis de l’opposition à la récupération politique d’un symbole populaire, celui de la révolution.

Entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, ce ne sont pas des partisans politisés qui ont bravé les balles, mais des citoyens tunisiens unis. Un peuple qui apparaît comme le seul héros de cette révolution sans visage.

Pour certains médias occidentaux, le printemps arabe a laissé place à un «hiver islamiste».

Rafika Bendermel

 

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Journaliste et blogueuse installée à Sidi Bouzid, en Tunisie. Elle anime le Tunisiebondyblog.com.

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