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Barack Obama déposant de sa main gauche une pièce sur une pierre tombale. Le 11 novembre 2012. Reuters/Jonathan Ernst
Barack Obama déposant de sa main gauche une pièce sur une pierre tombale. Le 11 novembre 2012. Reuters/Jonathan Ernst

Les gauchers togolais ont la vie dure

Au Togo, les gauchers deviennent droitiers contraints et forcés. Car, au quotidien, il est très mal vu d’utiliser la main gauche.

En France, même s'ils ne sont plus physiquement contrariés et brimés, comme il y a un siècle, les gauchers vivent dans un monde où tout est pensé pour des droitiers.

Depuis les objets les plus usuels —ciseaux, tire-bouchons, ouvre-boîtes jusqu'aux leviers de vitesse des voitures! Les gauchers sont donc priés de s'adapter en permanence.

Dans certains pays, la brimade est toujours monnaie courante. C’est le cas au Togo où rester gauchers envers et contre tout relève du parcours du combattant.

Au Togo, tous droitiers!

Jusqu’à récemment, humiliations, punitions et exclusion étaient le lot des gauchers.

«La coutume voulait même qu’on frappe l’enfant gaucher, qu’on le marginalise voire qu’on lui attache la main dans le dos pour le contraindre à utiliser sa main droite», explique le sociologue Tossou Atchrimi, professeur à l’université de Lomé.

«Aujourd’hui encore toute la partie gauche et donc la main gauche est signe de malheur, de faiblesse et d’impureté! Et certaines mauvaises pratiques ont la vie dure», poursuit-il.

Aussi, cette paluche est vue comme la plus sale des deux. Car, dans l’imaginaire de tous, c’est celle qu’on utilise pour s’essuyer lorsqu’on va aux toilettes. Pas étonnant qu’elle soit bannie! Et au-delà des frontières togolaises, «ce rejet est valable dans beaucoup de sociétés traditionnelles», ajoute le sociologue.

Contraints et forcés, les enfants gauchers togolais deviennent droitiers —plus précisément des gauchers contrariés. Si on dénombre près d’un milliard de gauchers dans le monde, ils sont difficiles à quantifier au Togo, parce qu’ils ne le savent pas eux-mêmes du fait de ce changement au cours de l’enfance.

Et si certains sont à l’aise avec les deux mains, selon le corps scientifique, dans le cerveau, on est forcément latéralisé à droite ou à gauche. Les «ambidextres» sont donc seulement des gauchers qui se sont habitués très tôt à se servir de leur main droite. Pourtant, ce changement contraint n’est pas sans conséquence.

A la naissance, chacun possède un hémisphère du cerveau dominant (le droit pour les gauchers, le gauche pour les droitiers). Le fait d'utiliser en priorité ce côté le renforce, le rendant plus costaud et plus efficace.

«Contrarier le cerveau peut amener des troubles du comportement plus ou moins graves, à savoir, des troubles de l’écriture, de la maladresse, des incontinences urinaires prolongées, de la dyslexie et le bégaiement», précise M.Gbati, sociologue de l’éducation.

Pour l’universitaire, «l’enfant peut utiliser indifféremment les deux, mais si l’enfant persiste avec la main gauche au-delà de 4 ou 5 ans, c’est qu’il est effectivement gaucher!»

 Il serait alors bon de les laisser se développer ainsi. Mais c’est sans compter sur le poids énorme de la société qui fait pression sur les jeunes gauchers.

La main gauche a bien mauvaise réputation…

Dans la société togolaise, gare aux gauchers qui s’assument! Par exemple, dire bonjour avec cette main relève de l’injure. C’est considéré comme un acte indigne et malpropre. Et cela peut aller encore bien plus loin:

«Cela signifie que tu souhaites le malheur voire que tu veux maudire la personne en face», explique Tossou Atchrimi.

Lorsqu’on y est donc contraint, car la main droite est occupée, on s’excuse vivement avant de pouvoir tendre l’autre main.

Autre cas, en cuisine, ils ne viendraient jamais à l’idée des ménagères de préparer le repas, de servir à boire ou de tendre une boisson à un hôte avec la main gauche.

«Je ne peux pas boire de l’eau chez quelqu’un si on me sert avec cette main-là. Car, on m’a toujours appris que c’était signe d’irrespect et de malédiction!» affirme Napo, la cinquantaine.

Et impossible de rendre la monnaie ou de donner quoi que se soit avec la main bannie, sous peine d’être accusé de n’avoir aucune considération pour son interlocuteur… voire de carrément l’insulter.

Les mentalités évoluent

Depuis quelques années, les mentalités ont pourtant évolué, principalement dans les milieux urbains. Si dans les campagnes, un enfant gaucher est encore souvent perçu comme anormal et différent, en ville il est certes observé avec curiosité. Mais il n’est plus ni stigmatisé ni exclu. Et surtout, il est plus souvent laissé libre d’utiliser sa main de prédilection.

«La réaction des parents dépend de leur milieu culturel. Si les parents sont plus modernes, ils ne verront pas le changement comme une nécessité pour l’enfant. Ils peuvent même l’aider à s’intégrer», ajoute Tossou Atchrimi.

De plus, certains parents prennent consciences que forcer l’enfant à changer coûte que coûte peut avoir des effets néfastes sur son évolution.

 «C’est la main qu’utilise Barack Obama, ce n’est pas anodin et je trouve que les gauchers ont une belle écriture! Si mes enfants étaient gauchers, cela ne me poserait aucun problème», raconte Boco, parent d’élève.

Pourtant, dans le cas des milieux plus traditionnels, «perçu comme habité par des génies, l’enfant gaucher porte malheur. Il risque aussi d’être isolé et sujet à des moqueries. Les parents l’obligent alors à changer pour qu’il soit “normal”». 

Christelle Mensah

 

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Christelle Mensah. Journaliste togolaise. Spécialiste de l'Afrique.

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