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Au coeur des élections au Mozambique, le miracle ou le mirage gazier

"Avec ce projet, les enfants de paysans seront docteurs et les enfants de mineurs avocats". Le président mozambicain sortant Filipe Nyusi l'a répété à chaque étape de sa campagne pour les élections générales de mardi : le gaz va changer l'avenir de son pays.

Depuis la découverte au début des années 2010 de vastes réserves sous-marines au large de ses côtes nord, le pays s'est pris à rêver, à commencer par ses dirigeants.

Les chiffres donnent le vertige. Estimé à 5.000 milliards de m3, ce trésor doit transformer un des pays les plus pauvres de la planète en un exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL) de tout premier plan.

Un "nouveau Qatar", ont prédit les plus optimistes. Les consultants de la firme Wood McKenzie ont estimé que le gaz devrait lui rapporter jusqu'à 3 milliards de dollars de gains annuels à partir de la prochaine décennie. De quoi, selon eux, "doubler les revenus actuels" du pays.

Ce vaste projet gazier a longtemps été retardé mais il vient opportunément de commencer à se concrétiser.

En juin, le géant américain Anadarko, puis le français Total qui vient de racheter les activités africaines de ce dernier, ont confirmé un investissement de 22 milliards d'euros.

L'an prochain, l'Américain ExxonMobil devrait à son tour confirmer un projet de 27 milliards d'euros.  

Fragilisés par une grave crise financière et l'usure du pouvoir, le président Nyusi, candidat à sa propre réélection, et son parti le Front de libération du Mozambique (Frelimo), au pouvoir depuis 1975, ont saisi à pleines mains cette perche électorale providentielle.

"Le Mozambique va changer", a promis le chef de l'Etat en posant en août la première pierre d'une usine de liquéfaction du gaz à Palma, dans la province du Cabo Delgado en face des champs gaziers. 

- "Faire une différence" -

En campagne, Filipe Nyusi a chiffré à 5.000 emplois directs et à 45.000 indirects l'impact des projets des compagnies internationales.

Surtout, il a promis que ses "gazodollars" seraient bien utilisés.

"Certains pays disposent de ressources naturelles depuis longtemps mais la majeure partie de leur population est restée pauvre", a reconnu le chef de l'Etat, "nous voulons et nous devons faire une différence". 

M. Nyusi a annoncé que les 880 millions de dollars de taxes perçus par l'Etat dans le cadre du projet Total serviraient à reconstruire les zones sinistrées par les cyclones Idai et Kenneth plus tôt cette année, à rembourser une partie de sa dette et combler son déficit budgétaire.

Dans un pays où près de la moitié (46%) des 31 millions d'habitants vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale, les propos d'estrade du président sortant ont suscité beaucoup d'espoir. En tout cas chez ses partisans.

"Ces ressources vont profiter à tous", assure Sara Lucas, une mère de famille venue assister samedi à la dernière réunion de campagne de Filipe Nyusi à Maputo. 

Un enthousiasme loin d'être partagé par les critiques du régime, qui n'ont de cesse de dénoncer sa corruption.

"Comme pour tout le reste, ces ressources ne vont bénéficier qu'à certains que nous connaissons bien", prévient déjà Stelio Inacio, un fonctionnaire de 41 ans, militant de la Résistance nationale du Mozambique (Renamo).

Député sortant de ce parti d'opposition, Simon Macuiani regrette qu'une partie des revenus du gaz soit destinée à couvrir une partie de la dette.

- Risque de nouvelles violences -

Le Mozambique est plongé dans une grave crise financière depuis la révélation, en 2016, qu'il avait secrètement emprunté 2 milliards de dollars. Cette opération a couvert une vaste entreprise de corruption au profit de proches du pouvoir.

"Ils (le régime) ont dit qu'ils utiliseraient les revenus du gaz pour payer la +dette cachée+", fulmine M. Macuiani. "Nous ne le voulons pas (...). Il faut que ces revenus servent d'abord au développement économique du pays".

L'opposition n'est pas la seule à douter d'un miracle gazier.

"Nos pronostics sont que les plus pauvres des pauvres ne devraient pas vraiment en profiter", tranche Liesl Louw-Vaudran, de l'Institut sud-africain pour les études sur la sécurité (ISS).

"Il est d'abord crucial que le pays reste stable (...) pour que les choses s'améliorent au Mozambique", insiste l'analyste.

Cette stabilité passe par le respect de l'accord de paix, fragile, signé en août entre le gouvernement et la Renamo. Ainsi que par le retour à l'ordre dans la province du Cabo Delgado, en proie à une insurrection jihadiste meurtrière.

Mais surtout, insiste le député de Mouvement démocratique du Mozambique (MDM) Luter Simango, par une répartition équitable des ressources gazières.

"Elles peuvent être une malédiction ou une promesse de prospérité", estimé l'élu. "Si la population pauvre du pays n'en profite pas", redoute-il, "nous allons créer les conditions d'un nouveau cycle de violences".

AFP

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