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Constantine, une ville visitée par Nicolas Sarkozy en 2007. © REUTERS/Zohra Bensemra
Constantine, une ville visitée par Nicolas Sarkozy en 2007. © REUTERS/Zohra Bensemra

Algérie: les villes fétiches des présidents français

A chaque président français qui visite l’Algérie, une ville de choix et un choix de symboles. Oran pour Chirac, Constantine pour Sarkozy et, enfin, Tlemcen pour Hollande. En voici les raisons.

Les visites des présidents français se suivent et se ressemblent. A lire et relire le maigre programme distribué aux journalistes algériens, on a l’impression d'un remake à petit budget.

Le président français arrive, est reçu par Abdelaziz Bouteflika, déjeune en officiel, rencontre les gens de la Chambre algéro-française de commerce, s’adresse aux députés algériens puis choisit une seconde ville pour un bain de foule et un discours face aux étudiants de l’université locale.

Jacques Chirac l’a fait pour Oran, Nicolas Sarkozy pour Constantine et François Hollande va le faire pour Tlemcen, à l’extrême-Ouest de l’Algérie. A chaque choix donc, une symbolique aux yeux des Algériens des cafés maures et de la décolonisation qui s’ennuient.

Résumons, par la mauvaise langue. Jacques Chirac a choisi Oran (capitale de l’ouest algérien, seconde ville économique après Alger) parce que le voyage aux origines était payé par son Etat.

Autant profiter de ce que les pieds noirs vieillissants ou leurs descendants hésitants payent en euros pour marcher sur les traces d’avant l’indépendance algérienne.

Oran, la ville «peu révolutionnaire»

A Oran, le tourisme pied-noir est discret mais il est important. On peut encore croiser ces groupes de français vieux et silencieux dans les rues d’Oran, muets comme le furent les arabes de Camus dans L’Etranger.

Chirac avait choisi Oran parce qu’il y avait fait son service militaire, à partir d'avril 56. En pleine guerre. Oran reste aussi la région où la colonisation française a été la plus heureuse, selon le mythe. Où la guerre a été la moins violente et l’indépendance la plus déchirante.

Les terres y sont grasses, les fermes des colons nombreuses, le port très ouvert sur le monde et le vin s’y fabrique encore, car les vignes y sont encore nombreuses. Ce fut la région la plus européenne de l’Algérie, à cette époque.

Après l’indépendance algérienne, la région d’Oran est même frappée par le sceau d’une discrète infamie: elle est vue et qualifiée comme peu «révolutionnaire» et d’avoir été presque tiède lors de la guerre de libération.

Ses élites politiques en gardent un complexe de culpabilité, jusqu’à aujourd’hui. Et pourtant c’est à Oran que les chefs historiques du FLN (Front de libération nationale) ont réalisé, en mars 1949, le premier cambriolage: le vol de la poste centrale qui rapporta, selon l’histoire, le premier trésor de guerre du FLN, estimé à plus de 3 millions de francs.

Donc, un Chirac nostalgique, heureux de sa vieillesse et cherchant l’amitié algéro-française ne pouvait choisir qu’Oran comme seconde ville de sa visite d’Etat en 2003.

Il y sera d’ailleurs accueilli triomphalement: des centaines de milliers de personnes clamant son nom dans le centre de la ville. Il en gardera un souvenir profondément ému qu'il citera souvent. Ce fut l’heure de gloire. Oran étant une ville de chants, raï, affaires et ne tournant pas le dos à la mer, justement.

Constantine, ville de blessures et de déchirures

Autres temps, autre ville. Décembre 2007, Nicolas Sarkozy est en Algérie, lui aussi. Rencontre Bouteflika, les hommes d’affaires, dine puis s’en va vers la ville de son choix: Constantine, à 431 kilomètres d’Alger, dans le nord-est.

Le choix est vite interprété en Algérie, par certains, comme un clin d’œil appuyé à la communauté supposée favorite de Sarkozy: la communauté juive. Le premier qui lancera la bombe sera le ministre algérien des vétérans de guerre.

Il affirmera, juste avant la visite, que Sarkozy est le produit direct du lobby juif français et qu’il serait d’ascendance juive.

Du coup, un jeune étudiant se chargera de reprendre la formule à Constantine en brandissant une pancarte frappée d'étoiles de David et portant l'inscription «Algérie algérienne et arabe. Sarko... quelles sont tes origines? Sarko pourquoi vous êtes raciste?»

Il sera arrêté et condamné à 500 euros d’amendes pour outrage à Nicolas Sarkozy.  

A Constantine, un discours sera, là aussi, prononcé devant les étudiants de l’université de la ville. On y parlera d’avenir commun, de morts communs, etc.

Constantine, c’est donc un choix de sens, selon les Algériens: la colonisation a été un crime français, mais aussi algérien envers ses communautés, juives surtout, semblait dire la visite et le visiteur.

La réconciliation ou les excuses doivent donc être totales, pas partielles, absolues, de tous envers tous: Constantine a été la ville de la déchirure entre communautés dites «arabes» et communautés françaises et juives.

Enrico Macias, le chanteur, ne peut pas encore y revenir et si Sarkozy a choisi l’antique Cirta (capitale de la Numidie et ville âgée de XVIIe siècle, avec le nom de son bâtisseur: l’empereur Constantin Ier, le Romain), c’est pour mieux rappeler cette exclusion, cette blessure et ce passé à assumer par tous et pas uniquement par la France.

Dans les années 50, on y dénombrait «environ 30.000 musulmans, 30.000 chrétiens et 20.000 juifs»! Le 22 juin 1961, le FLN y exécute Raymond Leyris, alias Cheikh Raymond, porte-voix du chanteur musicien de malouf, musique ancestrale de cet espace.

Les juifs de Constantine commencent alors à la quitter. Les derniers partiront en 67, après la guerre israélo-arabe, la guerre des Six Jours.

Constantine est aussi «le plan de Constantine»: vaste hameçon de De Gaulle sous la rubrique de «plan de développement social et économique de l’Algérie, 1959-1963». Il s’agissait de construire, creuser, aménager, loger et séduire et affaiblir le FLN et l’idée de l’indépendance.

Contrairement à Chirac à Oran, Sarkozy sera cependant froidement accueilli à Constantine: trop tôt ou trop tard apparemment. Le bonhomme avait mauvaise image en Algérie et surtout dans une ville ultraconservatrice comme Constantine. La symbolique sera un flop.

Tlemcen, la ville du pragmatisme

Troisième dans l’ordre, viendra le tour de Hollande. Elu depuis peu, il devra lui aussi passer par la case Algérie. Pays à problèmes, source d’une forte communauté immigrée en France, pays otage de la France, mais qui prend la France en otage.

Pays où il y a de l’argent, mais aussi des mauvais souvenirs. Pour son trip algérien, François Hollande a donc évité Oran (trop démodée) et Constantine (trop polémique).

A l’ère des relations dites commerciales et du partenariat dit économique, Hollande a choisi Tlemcen, à 520 km d’Alger.

C’est la ville natale de Bouteflika (officiellement, car Bouteflika est né à Oujda mais c’est zappé de sa bio). Les Algériens sceptiques désignent la région sous le nom de «Kingdom of Tlemcen».

La raison? Le soupçon majeur d’un régionalisme primaire: durant ses deux premiers mandats, Bouteflika a puisé la plupart des ministres de ses gouvernements et ses conseillers de Tlemcen.

La ville est vue comme choyée par les investissements publics: elle a bénéficié d’un  budget d’Etat pour organiser le Tlemcen, capitale de la culture islamique, vaste évènement des idéologies en mode dans le monde arabe: nationalisme, arabitude, baathisme et Islam.

Le budget de plus d’un milliard de dollars consacré à l’évènement a permis à la ville de devenir encore plus belle, plus propre et plus présentable.

Le costume de la mariée de Tlemcen vient d’être retenu comme patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco, juste avant la visite de Hollande d’ailleurs.

Tlemcen est aussi la planète du pragmatisme, dans les affaires, du commerce des classes libérales discrètes, du patronat familial, du conservatisme sélectif et de la culture encore vivante, malgré le socialisme ravageur des années 70.

Bouteflika y sera chez lui avec les siens. Le choix de Hollande exprime, peut-être, ce souci de renouer avec l’Algérie d’avant l’histoire coloniale, le souci de faire des affaires et pas des histoires justement.

L’envie de voir autre chose que les immeubles de la colonisation, le désir de prendre une photo dans une Algérie qui n’est pas encore profondément française, le besoin de faire plaisir à un Bouteflika courtisé pour son argent, son pétrole, son Mali et ses grands projets qui attirent les Chinois.

Ce dernier a résumé la visite de Hollande dans son entretien (par correspondance) avec l’AFP: pour un partenariat dit «concret et opérationnel». C’est exactement la vision tlemcenienne du commerce, depuis toujours. D’ailleurs, on y fabrique d’excellents tapis.

Reste une région réservée au prochain président français: le sud, le Sahara. De Gaulle étant mort, on attendra donc le nom du suivant. Il ne viendra peut-être pas d’Alger, mais de Gao, du Nord-Mali.

Reste qu’au sud, il y a trop de pétrole pour qu’on se permette de faire de l’Histoire. Le pétrole est multinational, pas une question franco-algérienne.

Kamel Daoud

 

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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