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Kgalema Motlanthe (droite) et Jacob Zuma (gauche), Bloemfontein, janvier 2012. ALEXANDER JOE / AFP
Kgalema Motlanthe (droite) et Jacob Zuma (gauche), Bloemfontein, janvier 2012. ALEXANDER JOE / AFP

Afrique du Sud: Kgalema Motlanthe, l'homme qui veut défier Zuma

Poussé par ses partisans, le vice-président sortant du Congrès national africain (ANC) et de l'Afrique du Sud a tout fait pour disputer à Zuma la présidence du parti au pouvoir du pays. En vain.

Mise à jour du 18 décembre: Le président Jacob Zuma a été facilement reconduit aujourd'hui pour cinq ans à la tête du Congrès national africain (ANC), le parti au pouvoir en Afrique du Sud, ce qui lui ouvre la voie pour briguer un nouveau mandat à la tête de l'Etat en 2014. Kgalema Motlanthe, le vice-président sortant, a lui renoncé au poste de numéro deux du parti.

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«ABZ». Ces trois lettres signifient «Anything but Zuma» (tout sauf Zuma).

Elles servent de slogan de campagne aux nombreux opposants de l’actuel président, à l’intérieur de l’ANC (African National Congress, au pouvoir en Afrique du Sud).

Le bilan de Jacob Zuma, 70 ans, élu le 22 avril 2009, fait beaucoup de mécontents.

Dans trois des neuf provinces du pays (Gauteng, Cap occidental et Limpopo), les branches de l’ANC ont nominé Kgalema Motlanthe, 63 ans, pour la présidence du parti. Une fronde perçue comme un acte de défiance à Jacob Zuma.

Les enjeux sont lourds: Jacob Zuma se sait en position de faiblesse, et ne veut pas encourir le risque d’être débarqué de la présidence du parti, comme avant lui Thabo Mbeki, en 2007.

Zuma peut craindre, si le vent tourne, la reprise probable d’un procès pour corruption qui lui a été intenté en 2005, des chefs d’inculpation suspendus en 2009 pour lui permettre d’accéder à la présidence.

De son côté, Kgalema Motlanthe, vice-président du parti et du pays, occupe des fonctions considérées comme le meilleur tremplin pour devenir chef de l'Etat.

Un espoir de rupture

L’impatience est telle, au sein de l’ANC, qu’on le presse de prendre la relève, le plus tôt possible. Le voir remporter la présidence du parti empêcherait Jacob Zuma de briguer un second mandat lors des élections de 2014.

Motlanthe incarne un espoir de rupture. Il n’a pas les mêmes défauts que les deux successeurs de Nelson Mandela.

Attaché à la culture de décision collégiale de l’ANC, il reste au dessus de la mêlée.

«Sur ma tombe, je veux qu’il soit écrit: les autres ont suggéré, il a mis en œuvre», a-t-il déclaré, en octobre 2012, au moment de la parution d’une biographie «autorisée» qui lui est consacrée.

Au moment de la lutte fratricide entre Mbeki et Zuma, il n’avait pas choisi clairement son camp, préférant se poser comme le garant de l’unité du parti. Il n’en avait pas moins permis à Zuma de l’emporter, se retrouvant pour quelques mois président par intérim, entre le départ de Mbeki en septembre 2008 et l’élection de Zuma en mai 2009…

Kgalema Motlanthe ne peut pas être accusé de gestion autocratique du pouvoir ou d’allergie à la critique, comme Thabo Mbeki. Ni de corruption ou d’ethnicisme, comme Jacob Zuma, qui n’a pas hésité à jouer la carte de la solidarité zouloue pour s’imposer contre Thabo Mbeki, un Xhosa.

Personne, d’ailleurs, ne se soucie de savoir de quelle ethnie est Kgalema Motlanthe.

Loin des tentations populistes

Né le 19 juillet 1949, dans un village du nord du pays, issu d’une famille pauvre qui a emménagé en 1958 dans le township d’Alexandra, à Johannesburg, il n’appartient ni aux Xhosas, ni aux Zoulous, les deux plus grandes communautés noires d’Afrique du Sud.

De culture tswana, il ne s’en revendique pas et tient à bonne distance toutes les tentations populistes, ethnicisme compris, jadis proscrites par les pères fondateurs de l’ANC.

Kgalema Motlanthe n’est pas non plus un ancien exilé, comme l’ont été Mbeki et Zuma pendant l’apartheid. En tant qu’homme de l’intérieur, il dispose d’une légitimité de terrain.

Ancien membre d’Umkhonto we Sizwe (ex-branche armée de l’ANC), il a été accusé à ce titre de «terrorisme» par l’ancien régime raciste.

Il a rejoint Nelson Mandela au bagne de Robben Island, en 1977, un an après son arrestation, en 1976, lors de la grande vague de répression qui a suivi les émeutes écolières de Soweto.

A sa libération, en 1987, il a été responsable de la formation des délégués du Syndicat national des mineurs (NUM), l’un des fers de lance de la lutte contre l’apartheid.

Il a ensuite gravi les échelons et marché sur les traces de Cyril Ramaphosa, alors considéré comme le dauphin de Nelson Mandela, lui succédant en 1991 au poste de secrétaire général du NUM, puis à celui de secrétaire général de l’ANC, en 1997.

Très discret sur sa vie privée et peu porté sur les honneurs, Kgalema Motlanthe représente la force tranquille de l’ANC. Ceux qui le critiquent n’ont guère que son côté effacé à lui reprocher.

Une droiture qui rassure

Cet homme de principes, qui a envisagé dans sa jeunesse de devenir prêtre dans l’église anglicane, incarne une droiture qui rassure, dans la lignée d’un Mandela. Monogame, il a fait la lumière sur son passé conjugal dans sa récente biographie.

Il est revenu sur la manière dont il a accepté que sa femme, Mapula, radiologue, ait eu un enfant avec un autre homme, lorsqu’il était à Robben Island. Une fille qu’il a ensuite élevée comme la sienne, avec les deux autres enfants du couple.

Il n’a demandé le divorce qu’en 2010, pour officialiser sa relation avec Gugu Mtshali, 48 ans, ancienne assistante de Mathews Phosa, le trésorier de l’ANC (l’un de ses soutiens aujourd’hui).

«JZ» est sur la défensive depuis des mois, affirmant qu’il n’y a «pas de crise de leadership» dans son pays. Or, pas une semaine ne se passe sans émeute autour de l’accès à l’eau, au logement, à l’électricité ou à l’emploi.

Fort contraste: Kgalema Motlanthe reconnaît, au contraire, les faiblesses de l’ANC et dit les assumer. Mais, Jacob Zuma a été à la manœuvre pour l’empêcher de percer.

Les branches de l’ANC dans six des neuf provinces du pays le soutiennent, et le vote des 4.500 délégués du parti, lors du congrès de l’ANC à Mangaung (Bloemfontein) devrait pencher en sa faveur.

La lutte a été telle que des chaises ont volé lors de certaines réunions de l’ANC, d’autres ayant été interrompues par l’irruption de gangs armés pour menacer de mort les «pro-Change», pour ne pas dire les anti-Zuma.

Erreur tactique de Motlanthe? Il a accepté le soutien de Julius Malema, un populiste contesté, ancien président de la Ligue des jeunes de l’ANC (ANCYL) et exclu du parti en avril pour indiscipline.

Il est aussi soutenu par deux hommes considérés comme présidentiables, Tokyo Sexwale et Mathews Phosa, de même que la nouvelle direction de l’ANCYL et une partie du Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu).

Une «vision» encore peu claire cependant

Motlanthe pourrait voir sa carrière politique se terminer brutalement, s’il est désavoué par la base de l’ANC et remplacé par Cyril Ramaphosa, le nouvel allié que s’est trouvé Jacob Zuma, qui veut le propulser à la vice-présidence du parti et du pays.

Certains, même parmi les opposants à Zuma, se posent parfois des questions sur la «vision» de Motlanthe et ses talents de gestionnaire.

L’homme n’en représente pas moins un recours et un espoir, après trois années ponctuées par les polémiques incessantes sur la polygamie et l’appareil génital du président Zuma, ses mauvaises relations avec la presse et une agitation sociale grandissante, depuis le drame de Marikana.

Sans oublier la dégradation du système éducatif (le pays est classé 133e sur une liste de 142 pays par une étude du Forum économique mondial), l’essor continu du chômage (25,5% des actifs) et la persistance d’une pauvreté endémique.

Sabine Cessou

 

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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