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Le personnage de Kantano Habimana interprété par Diogène Ntarindwa dans la pièce Hate Radio de Milo Rau. ©Daniel Seiffert
Le personnage de Kantano Habimana interprété par Diogène Ntarindwa dans la pièce Hate Radio de Milo Rau. ©Daniel Seiffert

Hate radio: la voix du génocide au Rwanda

Une pièce de théâtre jouée jusqu’au 15 décembre à Paris met en scène une radio rwandaise lors du génocide qui fit 800.000 morts entre avril et juin 1994.

C’est une histoire méconnue autant que véridique que raconte le dernier projet du dramaturge Milo Rau (avec l'International Institute of Political Murder), Hate Radio.

 Celle du génocide rwandais vu à travers les paroles des animateurs d’une station de grande écoute, la Radio-Télévision libre des Mille Collines (RTLM).

Nous sommes à Kigali, la capitale rwandaise, un soir de printemps 1994. Après la mort du président Habyarimana dans un accident d’avion, la guerre civile fait rage entre le gouvernement pro-Hutu et le FPR (Front patriotique rwandais), majoritairement tutsi.  

Dehors, le génocide qui fera plus de 800.000 morts parmi les populations tutsies et les opposants hutus a déjà débuté. Mais, loin du tumulte des machettes, des pick-up, des cris et des massacres, un petit studio de radio s’anime.

Une émission de divertissement y est diffusée, sorte de talk-show à la rwandaise, où les actualités politiques sont habilement mêlées aux informations sportives et aux dernières chansons à la mode. La voix rauque de Kurt Cobain crache son «Rape me», devenu depuis légendaire, et les Reel2Real (un duo hip-house qui s'est fait connaître dans les années 90) inondent les ondes de leur non moins classique «I like to move it».

Mais, au milieu de ces musiques modernes et entraînantes, la RTLM se mue petit à petit en une véritable radio de la haine.

Ses animateurs et ses auditeurs, enclins à développer les thèses racialistes les plus radicales, appellent ouvertement au meurtre de masse des Tutsi et opposants Hutu que l’on n’appelle désormais plus que des «cafards».

Hate Radio revient donc sur ce média populaire, revendiqué libre et ouvertement provocant, qui devient, en l’espace de quelques semaines, l’instrument le plus sournois d’un génocide qui ne dit pas encore son nom. Un vecteur de haine aux multiples visages, mêlant allègrement blagues grivoises, rythmes pop et appels au meurtre dans une ambiance décontractée.

Le rôle méconnu des médias dans le génocide

Faire de l’information au théâtre n’est pas son truc. Milo Rau, le jeune auteur et metteur en scène suisse-allemand de la pièce Hate Radio l’assure.

Il estime pourtant qu’il est essentiel de «mettre sur la table» des questions comme celles du rôle que certains médias ont joué pendant le génocide rwandais.

Un sujet méconnu, précise-t-il. Une grande littérature et de nombreux films (y compris de grosses productions hollywoodiennes) existent déjà sur la question du Rwanda et sur l’horreur du génocide, mais n’abordent pas ou peu celle des médias qui ont véhiculé les messages de haine et servi à la délation des Tutsi par les Hutu les plus radicalisés.

«Au début, j’avais commencé à écrire une pièce, disons un peu classique, mais j’ai vite compris que ce que j’écrivais ne pouvait pas retranscrire ce qui s’était passé pendant le génocide», explique le metteur-en-scène.

Aborder la question de la Radio-Télévision libre des Mille Collines, très populaire au Rwanda, était pour lui un moyen de comprendre en profondeur comment le massacre de 800.000 personnes a pu s’organiser dans un pays en voie de démocratisation.

«Dans Hate Radio, le spectateur ne voit pas de crânes, de cris, ni de fous ou des masses qui s’entretuent. Il voit simplement des gens qui pourraient avoir leur studio au milieu de Paris, dans une petite radio culturelle, peut-être même de gauche. Il voit des animateurs de radio qui sont cool. Ce ne sont pas ces miliciens brutaux et primitifs qu’on s’imagine.»

De la violence, il y en a pourtant beaucoup dans les messages que la RTLM a diffusés pendant près de trois mois, entre avril et juin 1994.

Les auditeurs appelaient pour y dénoncer leurs voisins tutsis, et les animateurs de la radio exhortaient les Hutu à massacrer ceux restés en vie. Chacun devenait, de manière parfaitement abstraite, bourreau d’un jour et complice du génocide.

Un théâtre hyper-réaliste pour heurter le public

Sur scène, quatre comédiens d’origine rwandaise incarnent ces animateurs et techniciens affairés à propager le discours de la haine.

Kantano Habimana et Valérie Bémériki (condamnée à la perpétuité, depuis) furent les plus connus d’entre eux.

Pour retranscrire précisément les rôles de chacun, et permettre au public de comprendre les enjeux des émissions de la RTLM, l’auteur Milo Rau propose une mise en scène hyper réaliste. Ici, il n’est nul besoin de voir les images de l’horreur pour la comprendre.

Seul le studio est reconstitué dans ses moindres détails, ce qui permet d’entrevoir à quel point les animateurs de la radio opéraient dans une bulle quasiment fermée.

On est, en effet, bien loin des images sanglantes et terrifiantes qu’on a l’habitude de voir sur le Rwanda. Ici, on ne tue pas à la machette, mais du bout de son micro.

 «En Allemagne, comme en France aussi, il y a un discours qui dit qu’on ne peut pas exprimer l’inexprimable, et que le réalisme interdit de se confronter à un génocide. Le théâtre devient toujours très pathétique, très formalisé, très dramatique. Moi je voulais, au contraire, montrer simplement comment c’était, montrer la simplicité de la situation: c’est juste des gens dans un studio qui boivent des bières», décrypte Milo Rau.

Cette mise en scène audacieuse permet d’entrevoir le décalage infernal entre les discours, a priori souvent anodins, et les faits qui leurs répondent à l’extérieur du studio radio.

«On parle de musique, puis du tour de France, puis vient le racisme le plus cru», explique ainsi le metteur en scène.

De quoi montrer à chacun l’aspect banal que peuvent revêtir les plus sordides évènements politiques.

Le génocide rwandais, une question universelle

Milo Rau n’en est pas à son coup d’essai. Alliant toujours son art aux grandes questions politiques contemporaines, le jeune auteur a déjà su traiter de sujets brûlants auparavant: les procès contre les artistes en Russie, dans les années 1990 et 2000, ou plus récemment son travail sur Anders Behring Breivik, le tueur d’extrême droite qui assassina 77 personnes à Oslow, en Norvège, en aout 2011, en sont la plus parfaite illustration.

Rien d’étonnant, donc, à ce que les problématiques «ethniques» occupent une place importante dans ses créations.

«J’ai trouvé dans l’histoire de la RTLM quelque chose qui me rappelait beaucoup le populisme européen des années 1990 jusqu’à nos jours» explique-t-il ainsi.

Plus encore, il confie que traiter du génocide rwandais est un moyen d’expier, à sa façon, l’horreur de l’holocauste nazi, dont le monde germanophone porte encore souvent le lourd héritage, 70 ans après. D’où, peut-être, sa volonté de faire du génocide  une question universelle.

«Je me suis demandé comment se passe un génocide dans une société qui est en train de se démocratiser comme le Rwanda. Evidemment, le Rwanda est très loin, mais j’ai essayé dans cette pièce de ne pas éloigner le génocide, de ne pas l’“exotiser” en quelques sortes», explique-t-il.

Une façon de pouvoir traiter aussi de problèmes transversaux, comme celui de la place de la France dans le génocide. De nombreuses références y sont faites pour mettre en avant l’épineuse question.

«Oui bien sûr, je veux mettre sur la table la question de la démocratie, des médias, du racisme, de la France, de l’Europe, de la Belgique et des Etats-Unis. Mais tout ça, je ne l’ai pas inventé, cela a déjà été dit, en fait. Si les animateurs de la RTLM étaient fan de la France et de Mireille Matthieu. S’ils criaient “vive la France”, c’est qu’ils avaient leurs raisons», conclut Milo Rau.

Ambroise Védrines

 

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Ambroise Védrines

Ambroise Védrines est journaliste à SlateAfrique et rédacteur du blog Le Maligraphe.

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